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11/02/2019

Pour une police en jaune.

Onfray

                                                                    ***

 

 Je n’ai jamais fait partie de ces irénistes de gauche qui, excités et énervés par la pensée 68, ont appelé à l’ouverture des prisons, à la haine de la police, à la dissolution de l’armée, au refus des services secrets, à l’interdiction des cartes d’identité biométriques. Sauf à se faire une idée de la nature humaine qui écarte les faits  -selon le souhait méthodologique de Rousseau qui est le père de toute la gauche culturelle- il faut dans une société de quoi faire régner un ordre, pourvu qu’il soit vraiment républicain et ne soit pas celui d’une minorité, d’une caste, d’une oligarchie qui soumet la majorité à sa puissance.

   Les forces de l’ordre, si elles sont force d’un ordre injuste, sont critiquables. La police de Vichy n’est pas la police de Macron, quoi que d’aucuns puissent en dire. La première avait massivement le droit de vie et de mort sur les citoyens, la seconde, pas. On sait que le défaut de police républicaine génère l’émergence d’un désir de police privée. Les "Voisins vigilants", par exemple, pallient l’impéritie de la police débordée par les cambriolages en effectuant une surveillance que je dirai populaire. Je n’y vois rien à redire.

   Hobbes avait théorisé la chose: il faut renoncer à sa liberté individuelle afin d’obtenir, en la créant, une sécurité sociale. C’est la nature du contrat social: je renonce à la loi de la jungle et j’obtiens, par cette renonciation constitutive du contrat, la certitude que la société me protégera.

   Mais, et tout Hobbes se trouve dans ce "mais", si la société ne fait pas sa part, si elle ne tient pas sa parole, si elle ne me protège pas, si elle m’expose à la loi de la jungle des autres, alors je recouvre de facto mon droit à me défendre moi-même. Autrement dit: si la police faillit, j’ai le droit de m’y substituer. A défaut, une police impuissante ne saurait disposer d’une légitimité à être et à rester police. A quoi bon des forces de l’ordre qui n’ont pas de force et ne parviennent pas à maintenir l’ordre?

   Le mouvement des gilets-jaunes est travaillé par de puissantes tensions: entre une aile d’extrême-gauche et une aile d’extrême-droite, en passant par un centre de droite et de gauche, des maastrichtiens et des souverainistes, toutes les sensibilités politiques françaises s’y retrouvent. Comment pourrait-il en être autrement? Ingrid Levavasseur apparaît en pleine page du Figaro pour faire l’éloge de l’Europe maastrichtienne… Cette femme est du pain béni pour les médias. Eric Drouet quant à lui qui tient pour la version brutale des gilets-jaunes n’aura pas la faveur d’une pleine page dans le même support pour exposer ses idées…

   De même, il existe dans les gilets-jaunes tout et le contraire de tout en matière d’intelligence et de culture: des gens cultivés, ayant lu les bons auteurs, capables de penser et de réfléchir en regard d’un savoir historique ainsi que de parfaits crétins. Il existe aussi des gens cultivés, ayant lu les bons auteurs, mais qui sont incapables de penser et de réfléchir en regard d’un savoir historique en même temps que de parfaits crétins qui ne maîtrisent pas les lois de la grammaire, de la syntaxe, de l’orthographe, ce dont témoignent des captures d’écran de leurs comptes diffusés avec une gourmandise non feinte par telle ou telle rédaction, bien qu’ils affirment un peu dans le désordre et de manière chaotique des idées de bon sens. La culture et l’intelligence ne sont pas des garanties de bon sens -et vice versa.

   Je suis en relation avec certains gilets-jaunes qui m’invitent à lire des ouvrages dont j’ignorais l’existence avant qu’ils attirent mon attention sur eux. Nous échangeons sur leurs lectures: l’un souligne et annote "Le Contrat social" de Rousseau, l’autre me demande quoi lire de Proudhon, un troisième veut savoir ce qu’est le programme politique des girondins pendant la Révolution française ou ce qu’est le communalisme libertaire dont je dis du bien.

   A l’heure où j’écris, je vois de mon bureau une vingtaine de gilets-jaunes rassemblés au pied de la statue de Jeanne d’Arc de la place de la Résistance à Caen. L’un d’entre eux grimpe sur la statue équestre et fait porter le gilet jaune à l’héroïne. Alentour, dans le petit groupe, une jeune fille crie: "Jeanne d’Arc, quel est ton métier?" et tous répondent en chœur: "avoue, avoue! Je fais une vidéo, pour moi. Je la mets sur une clé USB. Je l’efface de mon portable dont une source sûre m’a fait savoir qu’il pourrait bien intéresser d’autres personnes que mes interlocuteurs habituels… Pas question de la mettre en ligne pour que la police descende chez ceux qu’elle aurait reconnus et qu’ils finissent en garde à vue, puis en prison.

   Il y a donc des gilets-jaunes qui méditent les grands auteurs de philosophie politique et des gilets-jaunes qui théâtralisent leur fraternité de façon festive et bon enfant. Il se peut d’ailleurs que certains soient les mêmes. On le voit nationalement, il y a des gilets-jaunes qui défilent pacifiquement et d’autres qui jouent avec le feu, à tous les sens du terme. Il y a des gilets-jaunes qui ont des sympathies pour le Rassemblement national et d’autres pour la France insoumise. Il y en a aussi qui votent blanc ou qui ne votent plus depuis longtemps, alors que d’autres ont voté Macron et sont des déçus de sa politique.

   J’ai dit ailleurs que la violence montait depuis des semaines à cause de la stratégie adoptée par le gouvernement et plus particulièrement par le chef de l’Etat: les propos méprisants, les fins de non recevoir, les moratoires stratégiques en lieu et place des renoncements de bon sens, la criminalisation de tous au nom d’une poignée, l’organisation d’une tournée provinciale narcissique abondamment médiatisée et présentée comme une occasion de questionner les Français sur leurs problèmes non sans avoir dit au préalable que, quoi qu’il en soit des conclusions rédigées dans plusieurs mois, le cap politique maastrichtien sera maintenu…

   Semaine après semaine, le pouvoir ne lâche rien et hausse le ton. Chacun le sait pour l’avoir expérimenté lors d’un repas de famille: cette stratégie offre la meilleure probabilité pour que la table soit renversée avant la fin des agapes… Sauf en dictature, le pouvoir écoute ce que le peuple lui dit quand il exprime sa souffrance. Sauf en dictature, le pouvoir répond aux demandes par la négociation, dont le candidat Macron, à grand renfort de citations du philosophe Habermas, avait dit qu’il était le cœur nucléaire de sa politique. Mais "l’agir communicationnel" du philosophe allemand n’est plus à l’ordre du jour chez le président de la République qui revendique un pensée complexe… Sauf en dictature, le pouvoir prend acte de la parole du peuple et agit en conséquence avec en tête le désir de calmer le jeu. Le chef de l’Etat ne le calme pas. Il semble même prendre plaisir à jeter de l’huile sur le feu.

   J’ai écrit que la police était grandement instrumentalisée dans la riposte répressive à cette demande originaire de refondation de la démocratie -car c’est de cela qu’il s’agit. On ne saurait satisfaire une pareille demande en jetant sur la table une enveloppe de dix milliards, avec ce genre de geste trivial et vulgaire du client qui achète la sujétion de sa prostituée. Ce paquet de billets de banque (l’argent du contribuable…) fait dire à François Berléand (un ami du président que des photos souriantes montrent en compagnie joyeuse de Romain Goupil et de Daniel Cohn-Bendit…) que les gilets-jaunes auraient dû se faire acheter, la fermer et retourner au bagne la queue entre les jambes. Ne parle-t-on pas dans les médias et chez ces gens-là de la "grogne" d’un peuple qui dit sa souffrance comme on parlerait de la grogne de chiens enragés?

   Il y a dans les forces de l’ordre tout et le contraire de tout: des cow-boys qui aiment taper, cogner, qui jouissent de tabasser, de molester, d’ajuster le tir tendu en visant un visage qu’ils s’apprêtent à défigurer avec la sale jubilation   propre aux gens malsains. Mais il y a aussi des fonctionnaires de police qui croient à la République, à la loi, au droit, à la justice et qui n’aiment pas que le pouvoir leur fasse jouer le rôle d’une milice gouvernementale qui fait moins respecter l’ordre public qu’elle ne protège les intérêts privés de  particuliers qui se servent de la République plus qu’ils ne la servent. 

   Chacun aura vu que le gouvernement, le ministre de l’Intérieur et le président de la République en première ligne, assurent les cow-boys de toute impunité. C’est la meilleure façon d’ajouter de l’huile sur le feu. Le choix de la répression est toutefois à géométrie variable.

   Car, c’est indéniable, il existe des casseurs dans les manifestations des gilets-jaunes. J’ai régulièrement fait savoir que les forces de l’ordre avaient laissé dépaver tranquillement l’avenue des Champs-Elysées, ce qui était aveu que le pouvoir avait envie et besoin de ces violences pavées. J’ai également raconté que je disposais d’informations attestant que certains qui avaient provoqué des violences dans Caen certes arboraient le gilet-jaune, mais avaient été vus sortant de voitures habituellement affectées aux métiers plutôt destinés à empêcher les manifestations de gilets-jaunes…

   Il existe aussi des "blacks blocs", comme il est dit, que le pouvoir a intérêt, sinon à noyauter, du moins à laisser faire. C’est tout bénéfice d’un point de vue médiatique puisque les manifestations seront vidées de leurs contenus politique et revendicatif pour devenir des explosions de colère, des manifestations de barbarie, des déchaînements de sauvagerie, des ravages de hordes sauvages… Il faut obtenir du Français moyen derrière son écran qu’il puisse penser qu’il n’est pas contre les manifestations mais que, là, ça commence à bien faire… C’est le B.A.BA de la propagande d’Etat.

 Le paradoxe est le suivant: si on ne peut faire confiance à la police pour faire la police doit-on renoncer à toute police? La réponse est bien évidemment: non. Où l’on retrouve Hobbes et la justification que le citoyen peut recouvrer son droit abandonné si l’Etat ne lui accorde plus protection, pire, si, non content de ne pas lui apporter protection, l’Etat lui assure désormais bien plutôt la répression!

   Il y a urgence pour les gilets-jaunes à ne pas tomber dans le piège que le pouvoir lui tend de nourrir la surenchère de violence. Les attaques ad hominem, les vandalisations de maisons d’élus, celle des commerces, il y a peu, le ravage d’une librairie parisienne, les menaces anonymes envoyées sur les réseaux sociaux, y compris la haine renvoyée en retour aux haineux -je songe à Berléand et à d’autres opposants…-, l’incendie du domicile breton du président de l’Assemblée nationale, celle du restaurant de la banlieue de Toulouse dont le chef a signifié qu’il n’était pas solidaire du mouvement: tout ceci est généalogiquement explicable mais moralement et politiquement inexcusable.

   C’est très exactement ce que veut Macron et les siens: la surenchère de violence qui légitimera la surenchère de répression qui générera automatiquement la remontée du chef de l’Etat dans les sondages -donc son succès aux prochaines élections européennes. Quiconque fait le choix de la violence vote donc paradoxalement pour Macron!

   Et puis, et puis, hélas, trois fois hélas, il y a dans ce mouvement un indéniable courant antisémite. Je me suis battu pour qu’on n’assimile pas tous le gilets-jaunes au comportement d’un seul, de deux, voire de quelques uns. Mais un seul, deux ou quelques uns, ça n’est pas rien non plus.

   Un ami gilet-jaune m’a envoyé une quantité d’affiches apposées sur les murs de Caen qui disent ce que souhaitent ses compagnons. Il est beaucoup question de justice sociale et fiscale, de responsabilité de l’Europe maastrichtienne, de déni de démocratie, d’oubli du peuple, de responsabilité du MEDEF, de République sociale, de répression policière, de RIC, de collusion de Macron avec le monde des affaires, de chômage, de mutilations policières, on y trouve aussi des caricatures d’Emmanuel Macron, de Christophe Castaner, de Luc Ferry, de Benalla, c’est le jeu politique, mais aussi, or elle ne l’a mérité en rien et rien ne les justifie, de Brigitte Macron.

   Je dispose très exactement de 151 affiches. L’une d’entre elle, certes, c’est une seule sur cent-cinquante, mais c’est une de trop, est à vomir. On y voit un homme qui ressemble à un vieux Juif lisant un livre qui pourrait bien être le Talmud et à qui les concepteurs graphistes font dire: "Il doit bien y avoir une formule pour se débarrasser de tous ces cons (sic)…" Cette affiche est vraiment de trop. Elle ramasse tous les poncifs antisémites et prête aux Juifs le projet de se "débarrasser" des gilets-jaunes comme d’aucuns en leur temps ont souhaité se débarrasser des Juifs. Les ennemis des gilets-jaunes disposent ainsi d’un boulevard pour affirmer que les gilets-jaunes d’aujourd’hui sont les antisémites de 1933. Comment dès lors leur donner tort? Que leur répondre puisqu’ils sont désormais fondés à utiliser cet argument que d’aucuns leurs apportent sur un plateau?

   Des actes antisémites existent depuis le début dans ce mouvement des gilets-jaunes. Je me bats pour éviter l’amalgame entre ces gestes et la geste des gilets-jaunes. Une amie me fait parvenir ce jour la photo d’une vitrine parisienne de Bagel taguée avec le mot "Juden" en jaune… Je suis stupéfait, indigné, effondré, mortifié de voir une pareille chose… Qui a tagué cela? Qui? On sait que nombreux ont intérêt à ne pas savoir qui est à l’origine de cette infamie afin de pouvoir l’attribuer aux GJ. Mais il se peut aussi que ce soit l’œuvre d’un gilet jaune.

  Tout est possible: d’authentiques antisémites sont évidemment envisageables, des provocateurs venus de partout, de l’extrême-droite (c’est-à-dire de la droite d’après Marine Le Pen) à l’extrême gauche (c’est-à-dire de la gauche d’après Jean-Luc Mélenchon), toutes deux judéophobes, sans oublier certaines officines d’Etat... On imagine bien que, dans le doute, puisque le crime profite aux adversaires et aux ennemis des gilets-jaunes, il n’y aura pas grand zèle du côté de l’Etat pour trouver le ou les coupables de cette peinture qui, hélas, entre dans l’Histoire.

   Raison de plus pour que les gilets-jaunes se dotent d’un véritable service d’ordre qui fera ce que ne font plus un certain nombre de policiers, et ce pour de multiples raisons: zèle, idéologie, débordement, obéissance à leur hiérarchie…  Que les gilets-jaunes demandent aux responsables des service d’ordre, des syndicats et des partis politiques des conseils pour s’organiser en urgence: c’est leur métier de contenir les pulsions du cerveau reptilien. Les quenelles, les propos antisémites, les affiches qui attaquent des rabbins, les insinuations judéophobes, les tags explicitement nazis parce que rédigés en allemand, tout cela doit être empêché par les gilets-jaunes eux-mêmes.

   A défaut, ce combat des gilets-jaunes cessera immédiatement d’être le mien.      
 

Michel Onfray

                                                                                           ***

Si 1 affiche sur 151 est de trop, à mon sens la fin en jaune est aussi en trop car en contradiction complète avec le sens global du texte (et des précédents) ... 

Il ne faut pas céder aux injonctions moralisatrices et basées sur la peur ou la culpabilisation.

(dont on voit qu' elles se basent sur des "fausses informations", des cas ponctuels sur lesquels on focalise, des affirmations péremptoires, des faits non avérés ou très exagérés, le tout instrumentalisé et amalgamé dans un seul but...)

 

 

Black Blocs

Certains observateurs (Gilets jaunes, M. Onfray, E. Todd...) et politiques (Mélenchon, Dupont-Aignan...) affirment ou suggérent que les militants des Black Blocs sont utilisés ou instrumentalisés par le gouvernement pour justifier la répression policière féroce des manifestations qu'ils infiltrent.
Sous entendu ou clairement exprimé: "on" laisserait faire, pour discréditer le mouvement, en le rendant impopulaire.

voir ici par exemple

Dupont-Aignan à l'intention de demander une commission d'enquête à ce sujet. (Ordres donnés pour interpeler les casseurs?)

On peut entendre pas mal de témoignages de gilets jaunes sur le Net, accusant les forces de l'ordre d'avoir laissé faire les casseurs BB quand ils auraient pu les arrêter.

un exemple concret donné par le Parisien (il faudra pas mal de voitures brulées et de dégâts pour que ce casseur déja connu soit enfin interpelé en fin de manifestation après avoir été suivi lors de ses exactions et filmé depuis le début.)

-Certaines vidéos montrent en effet des casseurs à l'oeuvre à proximité de CRS sans que ceux-ci n'interviennent.

-Sur Paris, très peu de militants d'extrème gauche semblent interpelés alors qu'ils semblent être à l'origine de 80% des violences, contre 10% à l'extrème droite et 10% aux Gilets Jaunes (estimation,  "à la louche" , de source policière).

-Depuis 2 ou 3 week end,  on assiste à des rixes entre extrème droite et extrème gauche, chaque groupe tentant de sortir l'autre des défilés GJ. Des militants de droite souverainiste (dont d'ancien militaires) ont renforcé ponctuellement les services d'ordres de manifestations déclarées (essayant d'éviter l'infiltration de casseurs). Des  militants anti-fa  ont pris à partie (voire lynché) des figures de "droite" controversées (mais intégrées pacifiquement aux défilés) avant de se faire sortir eux-même par des GJ.

Bref c'est un peu le souk...

 

Qui sont les militants des actions black blocs?

Francis Dupuis-Déri (écrivain  canadien)

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• Rappel historique

3 Les Black Blocs sont apparus à Berlin Ouest pendant l’hiver de 1980 alors que les policiers vidaient brutalement des squats de militants du mouvement autonome. Décidés à défendre leur logement, ces militants formeront les premiers Black Blocs – expression lancée par la police allemande – qui affronteront les policiers dans de violents combats de rue [2][2]G. Katsiaficas, The Subversion of Politics : European….

Le Black Bloc est un type d’action collective, une tactique. Ceux et celles qui veulent former un Black Bloc se présentent lors d’une manifestation vêtus et masqués de noir : se reconnaissant aisément, ils peuvent alors constituer un contingent. La première fonction d’un Black Bloc est d’exprimer une présence anarchiste et une critique radicale au cœur d’une manifestation. Il offre aussi la possibilité à des militants de mener des actions directes car cette masse dans laquelle ils se fondent leur assure une solidarité politique et protège leur anonymat, ce qui rend d’autant plus difficile pour les policiers de cibler et d’arrêter un individu en particulier.

4 Cette tactique deviendra rapidement populaire et les militants autonomes y auront recours lors de grandes manifestations. Un Black Bloc entrera par exemple en action à Berlin en 1988 à l’occasion – déjà – d’une réunion de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. Ce type d’action se diffusera à travers le réseau anarcho-punk de la contre-culture radicale d’Europe centrale jusqu’au Canada et aux États-Unis, où un premier Black Bloc se forme dès 1991 lors d’une manifestation dénonçant la guerre contre l’Irak. Dans les années quatre-vingt-dix, les militants du mouvement nord-américain Anti-Racist Action (ARA) qui privilégient la confrontation directe contre les néo-nazis et les suprémacistes « Blancs » reprendront également cette tactique [3][3]Des membres de la section torontoise d’ARA se rendront par … qui sera enfin adoptée par des militants actifs au sein du mouvement « antimondialisation ».

• Black Blocs et anarchisme

5 Les anarchistes en général et les Black Blocs en particulier ne sont pas les instigateurs du mouvement « antimondialisation », mais ils participent à la dynamique de ce mouvement et plusieurs y voient un lieu privilégié où exprimer leur critique du capitalisme et de l’État libéral. Journalistes, porte-parole des groupes réformistes et militants non-violents dérangés par la présence et les actions des Black Blocs concluent trop souvent que les Black Blocs sont anarchistes parce qu’ils ont recours à la force. Il s’agit là d’un amalgame fallacieux qui laisse dans l’ombre trois faits importants : toutes les idéologies politiques et mêmes religieuses ont su justifier la violence de leurs partisans lorsque cela leur convenait ; l’anarchisme compte beaucoup de partisans non-violents [4][4]N. Baillargeon, Les chiens ont soif : critiques et… et certains Black Blocs ont participé à des manifestations sans avoir recours à la force [5][5]Ce fut le cas, entre autres, lors des manifestations pour les …. Si les Black Blocs sont de sensibilité anarchiste, ce n’est pas en raison de leur potentiel violent mais bien plutôt parce qu’ils fonctionnent de façon égalitaire et libertaire ; en d’autres mots, leur structure et leur processus de prise de décision sont non autoritaires et non hiérarchiques.

6 Quiconque vêtu de noir peut en principe se présenter à une manifestation et se joindre au contingent noir. Mais un Black Bloc est d’abord un regroupement de plusieurs « groupes d’affinité », une expression très répandue au sein du mouvement « antimondialisation » et qui provient de la tradition anarchiste (de tels groupes – grupos de afinidad – existaient dès la fin du xixe siècle dans la mouvance anarchiste espagnole [6][6]D. Colson, Petit lexique philosophique de l’anarchisme de …). Un groupe d’affinité est généralement composé d’une demi-douzaine à quelques dizaines de membres. L’affinité entre les membres s’explique par les liens qui les unissent – ce sont des amis, des camarades d’étude, de travail ou de groupes politiques – et ils ont en partage une sensibilité à l’égard du type d’actions qu’ils entendent mener, de la façon de les mener ainsi que des modalités d’interaction sociopolitique qu’ils désirent établir et maintenir entre eux. Les réunions au sein des groupes d’affinité fonctionnent sur le mode de la démocratie directe, mais la recherche du consensus y est privilégiée et le recours au vote plutôt rare.

7 Il est difficile d’évaluer avec exactitude le profil sociologique des participants aux Black Blocs. Il semble qu’ils soient plutôt jeunes (autour de la vingtaine, avec des écarts jusqu’à quinze et cinquante-cinq ans) et souvent étudiants, mais tout en ayant une expérience militante (par exemple dans des journaux radicaux et des groupes de lutte contre le racisme, contre la brutalité policière ou pour les sans-emploi). De nombreuses femmes participent à l’organisation des Black Blocs (environ 40 % dans le cas du Sommet de Québec) et joignent l’action (environ 25 %). Lors des réunions, la parole est souvent distribuée en alternance aux hommes et aux femmes, une procédure qui permet de contrer partiellement la réalité sociopsychologique selon laquelle les hommes s’expriment et s’affirment généralement avec plus de facilité en public, ce qui leur confère de facto plus de pouvoir dans un processus délibératif [7][7]En cela, les Black Blocs s’inscrivent dans la mouvance du ….

8 Un Black Bloc, tout comme les groupes d’affinité qui le composent, n’a pas de « chef » qui distribuerait les rôles à chacun et imposerait les objectifs collectifs. C’est au cours d’un processus délibératif que les membres discutent des risques qu’ils entendent prendre et qu’ils décident du type d’actions qu’ils désirent mener. Certains groupes opteront pour des actions offensives (ils auront alors des bâtons, frondes, boules de billard, cocktails Molotov, etc.) ou défensives (boucliers, plastrons, gants, jambières, casques, masques à gaz, etc.), d’autres se spécialiseront dans des actions de soutien : ils effectueront des opérations de reconnaissance et de communication (vélos, walkie-talkies ou téléphones portables) ; constitueront un corps d’infirmiers volontaires (doté de l’équipement nécessaire pour soulager les victimes des gaz lacrymogènes et du poivre de Cayenne et administrer les premiers soins aux blessés) ; ou se donneront comme tâche d’entretenir le moral des troupes en jouant de la musique.

9 Lors d’événements très importants, plusieurs groupes d’affinité peuvent organiser entre eux des réunions de coordination. Le processus de coordination des Black Blocs de la région de Montréal débuta ainsi dès 2000 en prévision du Sommet des Amériques à Québec en avril 2001. Il est toujours possible, toutefois, que des individus ou des groupes d’affinité n’ayant pas participé à cet effort de coordination se joignent au Black Bloc la veille ou le jour même des manifestations ou y forment leurs propres Black Blocs.

 

source

10/02/2019

Onfray: Les gilets jaune votent Hitler

Les gilets jaune votent Hitler

Si Hitler n’avait pas existé, il est probable que BHL l’eût inventé -lui et tous les européistes qui le remettent sans cesse en selle, partout, tout le temps, en permanence, et ce ad nauseam, dans la moindre de leur intervention dès qu’il s’agit de discréditer leurs adversaires… Pour ce genre de propagandiste, le monde se partage entre ceux qui défendent les mêmes préjugés qu’eux, la crème de l’humanité, et les autres, tous les autres: la lie.

   On sent bien que, comme Saint-Just, les européistes aimeraient bien que tous ceux qui ne pensent pas comme eux n’aient qu’une seule tête afin de pouvoir la leur couper en une seule fois! Ces bien-pensants sont les dignes héritiers de la loi robespierriste sur les suspects, du Tribunal révolutionnaire qui abolit les droits de la défense et de la guillotine qui règle tout les conflits de façon tranchante: on a le droit de penser, certes, mais comme eux, sinon on perd la tête qu’ils font rouler dans la sciure médiatique à l’aide de journalistes liges qui agissent en exécuteurs de leurs basses œuvres.

   J’ai nommé ailleurs "négationnisme" cette façon inadéquate d’utiliser Hitler, le nazisme, la Shoah, les chambres à gaz. Car, si les CRS sont des SS, comme le disaient les soixante-huitards qui invitent aujourd’hui Macron à ne pas trop se gauchiser et à taper fort contre les pauvres (Daniel Cohn-Bendit & Romain Goupil, Henri Weber & Serge July, BHL & Pascal Bruckner par exemple…), alors ces SS de Mai 68 qui n’ont tué personne permettent de relativiser ce que furent les SS auxquels on doit vraiment la mort de millions de gens… 

   Si Emmanuel Macron croit bon, avant le deuxième tour des présidentielles, de se rendre à Oradour-sur-Glane, le village martyr ravagé par la division SS, des vrais ceux-là, "Das Reich", puis au mémorial de la Shoah qui commémore six millions de morts, des vrais eux-aussi, c’est pour faire comprendre que Marine Le Pen est la candidate des nazis alors que lui serait celui des victimes et des opposants au national-socialisme!

   Si Marine Le Pen c’est Hitler, alors il faut le dire et le montrer: quel est son projet génocidaire? Qui veut-elle tuer? Lesquels a-t-elle pour projet d’exterminer? Les Roms, les Juifs, les homosexuels, les francs-maçons, les communistes, les témoins de Jéhovah? Avec quels moyens? Des rafles? Des déportations? Des convois de train vers des camps d’extermination? Où sont ses chambres à gaz? S’agit-il de ses universités d’été? Avec quel Zyklon B? Sont-ce ses passages sur BFMTV ou France-Inter? Qui sont ses SS? Les dénommés Gilbert Collard ou Wallerand de Saint-Just?

   Comment les professeurs vont-ils pouvoir enseigner l’Histoire à des jeunes si le CRS est un SS, si Marine Le Pen  c’est Hitler, si la présence de Marine Le Pen au second tour de l’élection c’est la destruction d’un village comme Oradour ou bien encore le projet de Solution finale? Pourrait-on un peu raison garder et ne pas instrumentaliser les  victimes du nazisme aux petites fins électoralistes des petites politiques politiciennes?

   Après ce viol perpétuel de l’histoire, quel professeur pourra encore enseigner la Shoah dans les classes de collèges et de lycées des banlieues où sévit un antisémitisme rabique?  Ce détournement du national-socialisme se retourne contre ses utilisateurs: en relativisant le nazisme, ils gravent l’avers d’une médaille sur laquelle on trouve en revers les négationnistes du genre Faurisson. Ce dernier disait que la Shoah n’avait pas eu lieu, les autres disent qu’elle est assimilable au refus de voter Macron aux prochaines élections européennes, ce qui est une même façon d’insulter la mémoire des millions de victimes juives.

   J’exagère ?

   Hélas non.

   En voici deux preuves.

   La première:

   Le dimanche 27 janvier dernier, Nathalie Loiseau, ministre chargée des Affaires européennes qui fut directrice de l’Ecole nationale d’administration après avoir fait Science Po, catholique pratiquante, juppéiste devenu macronienne, commémore le 74 ème anniversaire de la libération d’Auschwitz avec deux tweets. Le premier  instrumentalise le visage, le nom et les mots de Simone Veil: "La construction européenne est née à la réaction à la barbarie du XX° siècle. Qu’ont donc en tête ceux qui aujourd’hui veulent affaiblir l’UE? En ce jour de la commémoration d’Auschwitz, n’ayons pas la mémoire courte." Comme si l’obscénité de cette récupération intellectuelle ne suffisait pas, la dame en remet une couche trois heures plus tard, toujours dans un tweet, car il semble que ce soit dans ce format que sa pensée complexe brille le mieux: "Ma grand-mère devait porter une étoile jaune sur son manteau. Moi j’ai de la chance d’avoir douze étoiles sur mon (sic) drapeau!" Au cas où les mots n’auraient pas suffi, elle ajoute un dessin d’enfant -à moins qu’il ne soit d’elle.... Puis ceci: "L’étoile jaune fut la honte de l’Europe. Les douze étoiles du drapeau européen nous le rappellent: plus jamais ça." Qu’on comprenne donc la ministre: quiconque n’ira pas voter Macron en mai prochain travaille au retour de la Solution finale…

   Deuxième preuve:

   Deux jours plus tard, le mardi 29 janvier Serge, Beate et Arno Klarsfeld et "Les Fils et Filles des déportés juifs de France" achètent une pleine page du Figaro pour y publier un texte intitulé: "L’Union européenne est la chance et l’avenir des Européens". Pourquoi pas, encore que cela reste à démontrer. On ne s’étonnera pas que, dans cette page vendue par le service publicité du journal, les arguments soient ceux de la réclame mais nullement ceux de la vérité historique.

   Voici l’entrée en la matière : "Il y a soixante-dix ans, le 27 janvier 1945, à Auschwitz combien parmi les survivants de l’extermination des Juifs pouvaient croire à une réconciliation de la France et des Juifs avec l’Allemagne? Et pourtant elle a eu lieu! On doit cette réconciliation à la construction progressive de l’Europe par la CECA, la CEE et par l’Union européenne ainsi que par la volonté d’une pléiade d’hommes et de femmes d’Etats français et allemands."

  Suit alors un éloge de l’Europe à laquelle on devrait: protection, paix, croissance, "avancées sociales", barrage à l’antisémitisme. Mais "le retour des populismes, avant-garde nauséabonde (sic) d’une extrême-droite ardente à ranimer un antisémitisme populaire, est un danger si évident que les Juifs en Europe doivent se mobiliser pour s’y opposer ou se préparer à devoir quitter l’Europe".

   Il s’agit d’extrême droite; chacun aura donc compris que Marine Le Pen est ici visée. Dès lors, on aimerait les preuves que l’antisémitisme populaire, qui se trouve effectivement ranimé ces temps-ci, l’est davantage par elle (où? quand? comment? par qui? avec qui? avec quels propos? et quelles plaintes en justice?) que par l’islamo-gauchisme qui infuse tous les partis de gauche à des degrés divers. Dénoncer "l’islam fondamentaliste" sans jamais dénoncer la gauche coupable de lui trouver des excuses est intellectuellement malhonnête et politiquement partisan-ou bien, ce qui revient au même, politiquement partisan, donc intellectuellement malhonnête.

   Cette publicité politique qui instrumentalise la Solution finale à des fins de politique politicienne appelle "à défendre les valeurs humanistes en allant voter pour des parti pro-européens". Et puis ceci: «"L’immense tragédie de la Shoah s’est déroulée sur tout le continent; on ne peut faire obstacle à la haine anti-juive qu’en renforçant l’Union européenne." On n’a pas demandé son avis à Anne Frank, mais on lui fait voter Macron! J’ai honte, pour sa mémoire, de cette profanation !     

   L’utilisation d’Hitler par les européistes qui voient d’un mauvais œil les gilets-jaunes questionner leur modèle libéral semble en progression constante.  Si l’on en croit la réclame des Klarsfeld, cette Europe libérale apporte "protection", mais à mes yeux pas à tous, "paix", mais pour certains seulement, "croissance", pour moins de personnes encore, "avancées sociales", chacun s’en sera rendu compte, et "barrage à l’antisémitisme", il suffit de porter une kippa dans les territoires perdus de la République (dont les collectivités locales sont aux mains du Rassemblement national, comme il est facile de s’en persuader, bien sûr…), pour en être convaincu! Mais si l’on en croit le réel, les choses sont moins jolies que cela -les gilets-jaunes en apportent la démonstration flagrante depuis des semaines en faisant revenir sur le devant de la scène le réel congédié par les européistes.

   Faire silence est une façon médiatique des plus redoutable de traiter une information. Si j’en juge par la multiplication des affiches des gilets-jaunes sur Caen, les revendications ne sont pas ce que les médias du système rapportent sans cesse. Il existe en effet chez eux une mise en cause radicale de l’Europe maastrichtienne dont la presse évite soigneusement de  parler. On braque le projecteur sur d’autres sujets (RIC, ISF, 80 km/h…) afin éviter d’aborder ce sujet qui fâche.

   Naïvement, je m’étonnais que l’Europe maastrichtienne ne soit pas remise en cause par les gilets-jaunes: or, elle l’est. Mais les médias passent sous silence cette revendication centrale pour interdire les questions qui fâchent et les vrais débats qui pourraient dessiller les Français. Il faut sauver le soldat Macron qui combat en première ligne pour la cause de l’Etat libéral maastrichtien.

   Le président de la République parle tous les jours (quand travaille-t-il?) de choses majeures pour la République: isolation des greniers et permis de conduire, limitation de vitesse sur les routes et orientation dans les collèges, retraite des veuves et remboursement des prothèses auditives, parc de voitures électriques et harcèlement scolaire, dyslexie et autisme…

  Mais il évite absolument que LA question soit posée: celle qui veut qu’avec le traité de Maastricht aucune politique intérieure française ne soit plus possible en dehors des ukases de l’État maastrichtien. La France n’est plus un Etat souverain: elle ne peut donc plus faire autre chose que ce que l’Etat maastrichien veut pour elle à sa place. A quoi bon dès lors pinailler à propos de ce sur quoi la France n’a pas ou plus de pouvoir depuis 1992?

   Les gilets-jaunes souhaitent que le peuple français reprenne la parole parce qu’il a constaté que ses propres élus la lui confisquent -notamment depuis la négation de son vote de 2005 contre le traité constitutionnel européen. Ils aspirent à un référendum d’initiative citoyenne pour recouvrer leur souveraineté confisquée par leurs élus constitués en castes qui se réclament du peuple pour mieux gouverner sans lui, malgré lui ou contre lui. La revendication du RIC s’enracine dans ce coup d’Etat du Congrès qui décide en 2008 d’aller à rebours du peuple en votant contre son vote.

   Si la démocratie représentative représentait vraiment, alors les électeurs auraient confiance en elle. Mais comme elle ne les représente pas puisqu’elle agit régulièrement contre eux, ou sans prendre leur avis, alors la proposition de démocratie directe apparaît comme le meilleur remède à cette maladie de la démocratie qu’est l’oligarchie dans laquelle nous vivons. Si l’élu se moque depuis longtemps de l’électeur une fois investi, alors l’électeur se moque depuis peu d’un élu qui obéit plus à son parti qu’à son mandataire. D’où le surgissement d’un désir de démocratie directe et le souhait du référendum d’initiative citoyenne.

   C’est ici qu’Hitler reprend du service…

   On l’a vu lors du Brexit, et on le voit chaque fois que l’Europe libérale est refusée par les peuples lors de consultations électorales, les oligarques maastrichtiens mettent tout en œuvre pour négliger, passer outre, dédaigner, mépriser le vote populaire. Il s’agit d’un véritable populicide dont les exemples abondent -le dernier en date est le dernier épisode de l’empêchement du Brexit puisque, pour quitter l’Etat maastrichtien, il faut obtenir son autorisation! Si Louis XVI avait dû donner son autorisation pour abolir la monarchie, nul doute qu’on y serait encore.

   Parmi les éléments de langage des intellectuels tout au service de cette cause, l’idée que le peuple peut parfois mal voter! "Errer" dit même explicitement BHL. A l’époque du Brexit, outre BHL, Minc, Cohn-Bendit, Ferry, un grand nombre d’intellectuels organiques du pouvoir maastrichtien avaient pris pour élément de  langage que le peuple pouvait se tromper en votant, la preuve: Hitler avait été élu démocratiquement.

   Cette variation sur le thème du point Godwin [1] est régulièrement réactivée par les mêmes aujourd’hui quand ils veulent discréditer ou disqualifier le souhait qu’ont les gilets-jaunes d’instaurer un référendum d’initiative citoyen. Puisque Hitler aurait été élu démocratiquement par le peuple, le RIC du peuple serait l’occasion d’élire de nouveaux Hitler. Et pourquoi pas sa fille naturelle, Marine Le Pen? N’est-ce-pas?

   Or, si l’on veut penser, et non pas insulter, il faut faire un peu d’Histoire afin de montrer que, d’une part, le peuple n’a pas voté pour Hitler au suffrage universel direct, comme si la république de Weimar avait été relookée par le général de Gaulle, et que, d’autre part, l’accession de Hitler au pouvoir, et la politique qui s’en est suivie, ont été massivement préparés et nourris par la collaboration de professeurs, de scientifiques, de journalistes, d’écrivains, de juristes, de philosophes, mais aussi de banquiers, d’industriels, de militaires -autrement dit moins par le petit peuple que par… les élites !

   Précisons.

   Le peuple n’a pas voté pour Hitler au suffrage universel direct. Je m’appuie pour ma démonstration sur le remarquable travail de Ian Kershaw [2]. Electoralement, Hitler est toujours minoritaire: ce qui veut dire que le peuple ne le porte pas massivement au pouvoir. Entre 1924 et 1933, il y a sept élections législatives dans la république de Weimar: il ne passe jamais la barre des 50% d’électeurs. Il est majoritaire par un jeu qui ne relève pas du suffrage universel direct mais, par les combines électoralistes des partis -déjà…- grâce auxquelles il se trouve propulsé à la tête du pouvoir. En novembre 1932, c’est-à-dire quelques semaines avant son arrivée au pouvoir le 30 janvier 1933, la majorité échoit à une coalition de gauche et du centre, donc nullement aux nazis. Le président du Reich, le maréchal von Hindenburg, propose un gouvernement d’union nationale à ces deux partis gagnants. Or, les socio-démocrates refusent. C’est donc leur refus qui conduit Hindenburg à proposer le poste de chancelier à Hitler. Ça n’est donc pas le peuple qui a porté Hitler démocratiquement au pouvoir, mais la gauche après qu’elle eut refusé une alliance avec le centre… De la cuisine de politique politicienne: voilà la généalogie de l’arrivée de Hitler au pouvoir -et non un vote massif du peuple pour le dictateur. 

   Il faut également faire rendre gorge à une deuxième mythologie en vertu de laquelle le peuple, et lui seul encore, aurait rendu possible le nazisme. Pour ce faire, l’adhésion aveugle des foules aux discours des tribuns fanatiques est présentée comme une vérité de psychologie sociale expliquant tout. Il est en effet facile d’en appeler aux thèses de Gustave Le Bon sur la psychologie des foules pour accabler une fois de plus le peuple coupable par sa bêtise et sa naïveté, sa candeur et son imbécillité, son ignorance et son inculture, de succomber au pouvoir hypnotique de l’orateur hystérique.

   Mais c’est oublier la responsabilité des "élites", pour parler le langage du jour, dans la construction du national-socialisme, mais aussi dans sa propagation et dans son expansion. 

   Cette fois ci, je m’appuie sur les travaux d’un autre historien, Max Weinreich: "Hitler et les professeurs" (Les Belles Lettres) qui a été publié juste après la chute du III° Reich. A l’issue d’une enquête accablante pour les universitaires et les scientifiques, les écrivains et les journalistes, Weinreich écrit dans les dernières lignes de son livre: "Aucune des disciplines scientifiques pouvant être utile au régime ne se déroba. Les centaines (sic) de noms que nous avons rencontrés proviennent de tous les champs du savoir, de l’anthropologie physique et culturelle à la philosophie, l’histoire, le droit, l’économie, la géographie et la démographie, la théologie, la linguistique et la médecine. Seuls les noms des ingénieurs qui ont mis tant d’habileté à construire les chambres à gaz et les fours crématoires sont demeurés dans l’ombre, mais leurs réalisations plaisent en leur faveur, ils connaissaient leur métier" (337-338)… L’auteur conclut à la culpabilité des "élites intellectuelles" (340) dans la préparation, l’avènement, l’être, la force, la puissance et la durée de la barbarie hitlérienne.

   Dénoncer la seule culpabilité du peuple dans l’avènement d’Hitler au pouvoir est donc bien la thèse de ceux qui, justement, ont rendu possible cette créature et son oeuvre maléfique: la caste des politiciens professionnels, les acteurs du petit jeu électoraliste des partis, les intellectuels au service du pouvoir, mais aussi les banquiers qui ne prêtent qu’aux riches et les bourgeois qui défendent leurs privilèges, les propriétaires soucieux de protéger leurs biens du péril rouge et les militaires obsédés par l’ordre. Rien n’a vraiment changé, y compris dans l’art d’attribuer la responsabilité aux autres, en l’occurrence le peuple, à savoir ceux sur lesquels s’exerce le pouvoir, ce dont l’élite est elle-même responsable.

   Si la rue est aujourd’hui pleine de colères qui se disent enfin après une accumulation silencieuse et digne pendant de si longues années, la faute en incombe moins à ceux qui dénoncent la misère qu’à ceux qui en sont à l’origine et qui, de ce fait, en sont responsables -donc coupables. Hitler n’a pas été produit par le peuple mais par ceux qui n’ont que mépris pour lui.

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[1] Wikipédia: La loi de Godwin est une règle empirique provenant d'un énoncé fait en 1990 par Mike Godwin relatif au réseau Usenet, et popularisée depuis sur Internet: 'Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1."

[2] Parlant de l’arrivée de Hitler au pouvoir, Yann Kershaw écrit: "Les évènements de janvier 1933 forment un extraordinaire drame politique, mais un drame qui se joua largement loin des yeux du peuple allemand" (Hitler, Flammarion, 301) – c’est moi qui souligne. 

 

01:24 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : onfray, hitler |  Facebook

07/02/2019

L'arme du futur...

... du futur immédiat.

Le consumérisme en soi est un fléau.

Choisir en conscience ce que l'on consomme est la clef!

Collectivement cela peut vite devenir une arme, en particulier contre le système ultralibéral de consommation superflue à tout va.

Privilégier la qualité à la quantité.

Le local à l'import lointain.

Boycotter certains produits ou marques  dans un but moral ou politique.

Privilégier certains produits en fonction de sa conscience, c'est la meilleure façon de voter, en réalité, dans ce monde matérialiste et consumériste.

Avec Internet et la possibilité de s'informer, il est grand temps de s'y mettre, de manière plus consciente, plus énergique et déterminée (car on le fait déja naturellement dès que l'on essaie d'être cohérent ).

On ne change pas le monde sans se changer soi-même.Sans changer son comportement, ses habitudes.

 Pas d'obligation, juste une incitation par la prise de conscience et l'éveil.

05/02/2019

Didier Super

03/02/2019

Brute? (Onfray again)

   Brute  Généalogie de la première violence

"Je suis le fruit d’une forme de brutalité de l’Histoire."
Macron, le 13 février 2018, devant la presse présidentielle.

                                                                              ***

   Certes, l’Etat définit bien ce Moloch qui dispose du monopole de la violence légale: mais pour quoi faire? Sauf irénisme radical, la nature humaine étant ce qu’elle est, il n’est en effet pas question d’imaginer un monde dans lequel on n’aurait plus besoin d’armée ou de police, de tribunaux ou de prisons, de loi et de droit. Si l’on estime qu’un violeur n’est pas un violé, un agresseur un agressé, un voleur un volé, un pilleur un pillé, un frappeur un frappé, il faut bien qu’une série de mécaniques sociales permette d’appréhender le violeur, l’agresseur, le volé, le frappeur afin de le déférer aux tribunaux qui jugent des faits en regard de la loi et du droit, et envoient la personne jugée coupable purger sa peine au nom de la réparation du violé, de l’agressé, du volé, du pillé, du frappé, mais aussi dans la perspective de protéger d’autres citoyens de la dangerosité de ces délinquants. Qu’il existe des circonstances aggravantes ou atténuantes, que chacun, quel que soit ce qu’on lui reproche, ait droit à la défense, puis à la réparation une fois la peine accomplie, tout cela est acquis.


   La violence légale suppose qu’elle puisse être utilisée afin de maintenir la légalité -ce devrait être une lapalissade... Or, quand, mi-septembre 2018, les gilets-jaunes font savoir, au début de leur colère, que leur pouvoir d’achat ne leur permettra pas de payer des taxes supplémentaires que le pouvoir inflige en augmentant le prix des carburants à la pompe, ils ne mettent pas en péril la démocratie et la République puisqu’ils en appellent aux articles 13 et 14 de la Déclaration des droits de l’homme et, ne l’oublions pas, du citoyen. Par leur mouvement, ils revendiquent l’un de ces droits que ce texte majeur leur accorde. Je l’ai déjà signalé, mais rappelons en effet que l’article 13 de la Déclaration des droits de l’homme dit ceci: "Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses de l’administration, une contribution commune est indispensable; elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés." Et l’article suivant, ceci: "Les citoyens ont le droit de constater par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l’emploi et d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée." Les gilets-jaunes n’ont pas refusé l’impôt, comme la propagande médiatique le rabâche depuis des semaines afin de les assimiler aux populismes fascisants, mais ils font juste savoir qu’ils n’ont plus financièrement les moyens de les payer! D’un point de vue gouvernemental, une réponse appropriée aurait permis d’étouffer la colère dans l’œuf. Au lieu de cela, la riposte a été tout de suite belliqueuse: c’est l’origine de la violence.

  Ce bellicisme a pris la forme que l’on sait: des éléments de langage du pouvoir macronien ont été fournis puis abondamment relayés par les "élites": le mouvement des gilets-jaunes était une jacquerie d’extrême-droite, une revendication populiste qui sentait sa chemise brune, un mouvement qui puait le "facho". BHL le fit savoir illico en même temps que… Mélenchon et Clémentine Autain, Coquerel et la CGT qui rejoignaient ainsi dans leur concert populicide tous les éditorialistes de la presse maastrichtienne.

   Macron n’est pas bien malin, car Pompidou mit fin à Mai 68 avec un cynisme qui aurait pu l’inspirer: deux inconnus à l’époque, il s’agit d’Henri Krasucki de la CGT, donc du PCF, et Jacques Chirac, alors secrétaire d’Etat à l’emploi auprès du ministre des Affaires sociales, se rencontrent dans le cabinet d’un avocat communiste. Chirac dira qu’il s’agissait d’une chambre de bonne et prétendra qu’il s’y était rendu armé… Il y aura plusieurs réunions avant qu’officiellement le sécrétaire général de la CGT, Georges Séguy, et les autres syndicats ne rencontrent Chirac et… Balladur, alors conseiller de Chirac, pour préparer ce qui deviendra les Accords de Grenelle. La négociation a grandement payé: hausse des salaires spectaculaires, augmentation du SMIC sans précédant, réduction de la durée hebdomadaire du temps de travail, élargissement du droit syndical, coup de pouce aux allocations familiales, augmentation de la prestation offerte aux personnes âgées, paiement des journées de grève, baisse du ticket modérateur de la sécu. La CGT revient auprès de sa base avec ces propositions: les ouvriers refusent; les accords signés unilatéralement par le pouvoir sont tout de même appliqués -déjà la collusion des pouvoirs gouvernementaux et syndicaux, les fameux corps intermédiaires. Le travail reprend quelques jours plus tard. Le pouvoir joue sur l’inflation: deux ou trois ans après, les avantages consentis disparaissent avec l’augmentation du coût de la vie. Exit Mai 68! Leçon de cynisme politique, mais également leçon sur le cynisme de ce qu’il est donc convenu d’appeler les corps intermédiaires: le pouvoir néo-gaulliste et le pouvoir néo-communiste se séparaient moins sur leurs options politiques qu’ils ne se rassemblaient sur ce fromage qu’est toujours la représentation qui permet de laisser croire au peuple qu’on travaille pour lui alors qu’on œuvre bien souvent à ses dépens pour sa seule boutique.

   Revenons aux gilets-jaunes: Macron fait annoncer par son premier ministre un moratoire sur le prix de l’essence début décembre. Mais un moratoire est la formule qui permet de reculer pour mieux sauter -en l’occurrence: sauter par-dessus les élections européennes pour lesquelles, chacun l’a désormais bien compris, le président de la République est en campagne. C’est la raison pour laquelle il instrumentalise la crise des gilets-jaunes pour son propre compte et celui du camp maastrichtien. Il n’y a pas d’autres raisons à son Grand Débat national puisqu’il a bien pris soin d’en donner la règle du jeu dès le départ: on parle -enfin: il parle-, mais pas question de changer de cap. Pourquoi donc parler? A quoi bon? Pour quoi faire?

   Après l’annonce d’un moratoire pour signifier qu’on accorde un délai avant d’actionner tout de même la guillotine, première violence symbolique, il y a eu l’assimilation par le président de la République des gilets-jaunes à "une foule haineuse" constituée d’antisémites, d’homophobes, de racistes lors des vœux de 2019, ce fut la deuxième violence symbolique. Elle a été suivie par une troisième avec cette annonce de LA solution avec un Grand Débat national doublé du refus d’un changement de cap. D’autres violences sont depuis régulièrement infligées. Ainsi avec cette série de gifles distribuées au grès de ses apparitions publiques: une quatrième à la galette des rois quand le prince fait savoir que tous les Français n’ont pas le goût de l’effort en laissant entendre que c’est le cas des gilets-jaunes (11 janvier 2019); une cinquième lors d’un meeting présenté comme un débat, quand il affirme, que, parmi certains qui touchent les minimas sociaux, "il y en a qui déconnent"  (15 janvier 2019) en n’ignorant pas que cette catégorie sociologique est surreprésentée chez les gilets-jaunes; une sixième en faisant savoir de façon quelque peu méprisante, toujours lors d’un de ces meetings de campagne maastrichtien, que "la vraie réforme, elle va avec la contrainte, les enfants! C’est pas open bar. Le bar, c’est le nôtre."  (24 janvier 2019 à Bourg-de-Péage) -la vraie réforme, c’est donc la sienne, pas celle des gilets-jaunes; les "enfants" qu’on toise de façon méprisante, ce sont ces mêmes gilets-jaunes; et la mention du bar, c’est encore aux GJ que l’image s’adresse, on ne peut mieux dire que, pour le chef de l’Etat, les gilets-jaunes sont de faux réformateurs qui pensent comme des enfants assimilés à des piliers de bistrot…  

   Ces violences symboliques sont copieusement démultipliées par le pouvoir médiatique maastrichtien. On l’a vu. Il s’agit d’assimiler les gilet-jaunes à des gens violents et tout ce qui peut illustrer cette thèse se trouve savamment mis en images et en mots par les médias qui se contentent de relayer les éléments de langage venus de la cellule communication de l’Elysée, de celle de Matignon ou bien encore de celle du ministère de l’Intérieur. Macron est un enfant-roi colérique et intolérant à la frustration, Edouard Philippe un animal à sang froid bien cravaté, propre sur lui et poli, Castaner un gouailleur ayant gardé quelques habitudes de son ancienne fréquentation du milieu marseillais, mais c’est le même discours: les gilets-jaunes sont violents, ils attaquent la République, y compris avec un transpalette moins gros qu’une voiture sans permis, ils mettent en péril la démocratie, ils annoncent une révolution néo-fasciste… BHL prête sa chemise à ces discours. Les éditorialistes pensent comme cette chemise. D’autres "intellectuels" offrent une partie de leur anatomie à cette même chemise.

   Cette violence symbolique, dont le bras armé est constitué par les médias du système, se double d’une violence policière. On sait que les mots tuent, mais pour ce faire, il leur faut  des acteurs violents: le pouvoir en dispose avec un certain nombre de gens de justice et de gens de la police qui, sachant qu’ils bénéficient d’une couverture venue du ministère de l'Intérieur, donc de Matignon, donc de l’Elysée, donc d’Emmanuel Macron, s’en donnent à cœur joie.

   Je me suis retrouvé sur un plateau de télévision avec Jean-Marc Michaud, qui a perdu un œil à cause d’un tir de flash-ball. Il a dit toute sa colère contre le tireur -et je le comprends. C’est le premier mouvement, quand on a été violenté, de vouloir riposter de la même manière. On reçoit un coup, on n’a pas envie d’autre chose que de le rendre au centuple. Le cerveau reptilien fait la loi tant que le cortex n’effectue pas son travail.

   Certes, il y  a une responsabilité du tireur: mais si ce tireur sait qu’il aura des comptes à rendre à la justice si sa hiérarchie lui reproche de s’être mal comporté en ne respectant pas les procédures -dont celle, majeure, de ne jamais viser la tête…-, alors il se comportera probablement autrement.

   Mais, quand on sait pouvoir bénéficier de l’impunité du pouvoir, alors on tire ou on tabasse sans état d’âme et, pour l’avoir constaté par moi-même à Caen, avec certains spectateurs de ces opérations, une jubilation non feinte à cogner, taper, tabasser, projeter violemment au sol, menotter, mais aussi, dans certains cas sur lesquels je me penche ces temps-ci: dénuder et palper…

   J’ai déjà dit ailleurs que je supposais que certains policiers noyautaient les casseurs pour nourrir la thèse du pouvoir selon laquelle tous les gilets-jaunes sont violents. Après que j’ai donné cette information, d’aucun parmi les gilets-jaunes m’ont fait savoir par courrier qu’ils en détenaient les preuves. Je reviendrai sur ce sujet le moment venu.  

   Mais sans se focaliser sur ce cas particulier, il suffit de lire, sous la plume du maire divers droite, donc pas un gauchiste, Xavier Lemoine, une intéressante information. Il affirme dans Le Figaro qu’en tant que maire de Montfermeil, il a constaté que "la police a moins réprimé les émeutes en banlieues en 2005 que les Gilets Jaunes"  (29 janvier 2019). Tout est dit. 

   Le maire constate qu’en 2005 il n’y a eu aucun mort et peu de blessé parmi les émeutiers bien que ces derniers aient choisi la violence comme unique moyen d’expression. Il en donne la raison: la police avait alors choisi une opération de maintien de l’ordre et non, comme Macron, une logique de répression. Or, maintenir l’ordre n’est pas réprimer. Ce sont deux choix politiques extrêmement différents idéologiquement, politiquement, stratégiquement, tactiquement -et aussi moralement. Emmanuel Macron a sciemment choisi de réprimer et non pas de maintenir l’ordre. Le chef de l’Etat n’a donc pas voulu contenir les violences revendicatives mais déchaîner les violences d’Etat. C’est à dessein.

  Xavier Lemoine constate que le choix du maintien de l’ordre vise, comme les mots l’indiquent, à chercher avant tout à maintenir l’ordre, donc à éviter le désordre. J’y reviens: on ne me fera pas croire que laisser dépaver l’avenue des Champs-Elysées sous les objectifs des caméras de BFMTV pendant presque une heure ne témoigne pas du fait que le forces de l’ordre n’avaient pas eu pour consigne d’empêcher le désordre, c’était facile à faire sans violence, mais, au contraire, de le favoriser en laissant ces pavés devenir des projectiles en attente de leurs cibles humaines ou matérielles…

   Parlant de sa ville, Xavier Lemoine dit: "En 2005, la totalité (sic) des revendications se sont exprimées par la violence. Or, à l’époque, les forces de l’ordre ont adopté le mode d’intervention le plus approprié qui soit pour faire retomber cette violence. D’un point de vue technique, leur attaque a été souple et remarquable. Alors qu’ils étaient pris pour cibles par les émeutiers, policiers et gendarmes ont montré une grande retenue dans l’usage de la force. Aujourd’hui, au contraire, nul ne peut prétendre que toutes les revendications des 'gilets jaunes' s’expriment par la violence. En outre, en 2005, il n’y avait aucune femme parmi les émeutiers, alors que les femmes sont présentes massivement dans les rangs des 'gilets jaunes'. Ne pas le prendre en compte, c’est se priver d’un élément d’analyse fondamental. Contrairement à ce que la puissance des images peut laisser penser, la majorité des 'gilets jaunes' ne participe pas aux violences condamnables commises lors de ce mouvement. Pourtant, depuis le samedi 8 décembre, les forces de l’ordre privilégient la répression, et non le maintien de l’ordre." Au journaliste qui lui demande de préciser ce qui distingue maintien de l’ordre et répression, Xavier Lemoine répond: "Le maintien de l’ordre consiste d’une part à permettre à une manifestation de s’écouler de la manière la plus pacifique qui soit, et d’autre part contenir la violence en vue de la faire diminuer. Cet objectif n’interdit pas aux policiers d’intervenir contre des personnes déterminées à des actes de violence" -je songe à ceux qui dépavent l’avenue des Champs Elysées… Il poursuit: "Mais il est toujours laissé aux manifestants pacifiques des portes de sortie. Les intéressés peuvent ainsi quitter les lieux quand ça dégénère. La répression, elle, consiste à en découdre contre des groupes sans faire nécessairement la distinction entre les individus violents et les manifestants paisibles, qui peuvent se trouver loin d’eux. Or, dans la crise actuelle, les forces de l’ordre recourent trop souvent aux 'nasses', qui l’empêchent les personnes encerclées de quitter les lieux. Il est facile alors de faire des amalgames entre des manifestants très différents. Parmi les éborgnés, combien avaient cassé des vitrines, retourné des voitures, pillé des magasins? De même, le souci de différencier les casseurs 'confirmés' et les primo-délinquants devrait être beaucoup plus net." Pour Xavier Lemoine, les forces de l’ordre obéissent à un pouvoir qui a choisi la répression et la brutalité. Elles obéissent. Le responsable, donc le coupable, est celui qui donne l’ordre. Et, comme on ne peut imaginer que Castaner ou Philippe prennent la décision seuls, c’est au chef de l’Etat qu’il faut imputer le choix de la répression, donc chaque blessure infligée. Quand ce même chef de l’Etat affirme éhontément en Egypte que les forces de l’ordre n’ont causé aucun mort alors qu’on leur doit celle de madame Redoine à Marseille, il ment. Et il est personnellement responsable de cette mort [1]. La brute, c’est lui.

   Lisons encore Xavier Lemoine: "Je n’incrimine en rien les forces de l’ordre, qui obéissent, comme il est naturel, aux instructions du ministre de l’Intérieur. Mais je blâme ces instructions, qui me paraissent traduire une volonté de monter aux extrêmes, d’accroître la violence pour justifier une répression. Je n’ai aucune complaisance pour les violences préméditées des casseurs ou des groupuscules extrémistes. Mais la responsabilité du politique est aussi de savoir désamorcer un cri de détresse, au lieu de l’alimenter en diabolisant les 'gilets jaunes'. Jamais les gouvernants, en 2005, n’ont tenu des propos aussi méprisants envers les émeutiers d’alors. Actuellement, une partie importante des violences émane de manifestants sans casiers judiciaires, désespérés et chauffés à blanc. Ils se sentent provoqués par la rigidité de la riposte de la police. La dynamique de foule aidant, ils se 'radicalisent'. Leur réflexe vital s’exprime de façon brutale. En 2005 aucune manifestation n’avait été déclarée en préfecture et toutes dégénéraient en émeutes. Pourtant, à l’époque, en Seine-Saint-Denis, il n’y a eu aucune charge de CRS, ni de policiers à cheval. Aujourd’hui, si. Voilà quatorze ans, les forces de l’ordre n’ont pas recouru au tir tendu, à l’horizontal, à face d’homme et à courte distance. Aujourd’hui, si. Pourquoi ces deux poids, deux mesures de l’Etat entre les émeutes urbaines de 2005 et les scènes d’émeutes des 'gilets jaunes '? Je ne juge pas que les forces de l’ordre ont été laxistes en 2005 ; j’affirme qu’elles sont trop 'dures' aujourd’hui."

   Que le président Macron ait choisi la ligne dure de la répression contre la ligne républicaine du maintien de l’ordre est donc avéré. Il a donc à son service la presse maastrichtienne, autrement dit les médias dominants, dont ceux du service public audiovisuel, il a mis à son service la police, l’armée, donc les forces de l’ordre, il a également essayé d’y adjoindre la machine judiciaire. Ce dont témoigne un article du Canard enchaîné (30 janvier 2019) intitulé "Les incroyables consignes du parquet sur les gilets jaunes", qui rapporte dans le détail comment le ministère dit de la Justice a communiqué par courriel avec les magistrats du parquet de Paris sur la façon de traiter les gilets-jaunes: après une arrestation, même si elle a été effectuée par erreur, il faut tout de même maintenir l’inscription au fichier du traitement des antécédents judiciaires (TAJ), y compris "lorsque les faits ne sont pas constitués". Le courrier précise également qu’il faut ficher, même si "les faits sont ténus" et même dans le cas avéré "d’une irrégularité de procédure"! Dans ces cas-là, arrestation par erreur, infraction non motivée, irrégularité de procédure, il est conseillé de maintenir les gardes à vue et de ne les lever qu’après les manifestations du samedi afin d’éviter que les citoyens fautivement interpellés puissent exercer leur droit de grève, faut-il le rappeler, un droit garanti par la Constitution? Alinéa 7 du préambule…  

   Ajoutons à cela que le projet de loi dit "anti casseurs" proposé par Macron se propose purement et simplement d’instaurer une présomption de culpabilité à l’endroit de quiconque serait suspecté d’être sympathisant de la cause des gilet jaune.  Suspecté par qui? Par la même justice à laquelle le pouvoir demande, premièrement, de conserver en garde à vue une personne même arrêtée par erreur, deuxièmement, de ne la relâcher qu’après la fin des manifestations, troisièmement, d’agir de même y compris dans le cas d’une erreur de procédure, quatrièmement, de ne pas se soucier du fait que les faits soient avéré, la ténuité suffisant pourvu que la justice macronienne soutenue par la police macronienne elle-même au ordre de l’idéologie macronienne, qui est purement et simplement celle de l’Etat maastrichtien, aient décidé qu’il en soit ainsi. Mélenchon a pu parler à ce propos du retour de la lettre de cachet, il n’a pas tort sur ce sujet.

   La violence généalogique, celle qui s’avère fondatrice des premières revendications des gilets-jaunes, c’est d’abord et avant tout celle qu’impose le système politique libéral installé de façon impérieuse par l’Etat maastrichtien depuis 1992. Quand Macron dit que les racines du mal sont anciennes, il ne le sait que trop, car il est l’un des hommes dont la courte vie a été entièrement consacrée à l’instauration de ce programme libéral qui s’avère fort avec les faibles, on le voit dans les rues depuis douze semaines, et faible avec les forts, on le constate avec la législation qui leur est favorable -de la suppression de l’ISF au refus de s’attaquer aux paradis fiscaux en passant par la tolérance du fait que les GAFA échappent à l’impôt.

   La violence de cet Etat maastrichtien sur les plus faibles, les plus désarmés, les moins diplômés, les plus éloignés de Paris ou des mégapoles françaises; la violence de cet Etat maastrichtien sur les plus précaires en tout, sur les gens modestes qui portent tout seul le poids d’une mondialisation heureuse pour d’autres qui les conchient à longueur d’apparitions médiatiques; la violence de cet Etat maastrichtien sur les oubliés des nouvelles compassions du politiquement correct; la violence de cet Etat maastrichtien sur les femmes seules, les mères célibataires, les veuves aux pensions de retraite amputées, les femmes contraintes de louer leur utérus pour qu’on y dépose un sperme mercenaire, les victimes des violences conjugales surgies de la misère, les jeunes garçons ou les jeunes filles qui se prostituent pour payer leurs études; la violence de cet Etat maastrichtien sur les ruraux privés jour après jour du service public que leurs impôts indirects financent pourtant; la violence de cet Etat maastrichtien sur les paysans qui se pendent tous les jours parce que la profession de foi écologiste des maastrichtiens urbains ne s’encombre pas d’écologie quand il s’agit de l’assiette des Français qu’ils remplissent de viandes avariées, de produits toxiques, de chimie cancérigène, d’aliments en provenance du bout de la planète sans souci de la trace carbone et qui peuvent même être bios; la violence de cet Etat maastrichtien sur les générations d’enfants crétinisés par une école qui a cessé d’être républicaine et qui laisse aux seuls filles et fils de la possibilité de s’en sortir non pas grâce à leur talents, mais avec l’aide du piston de leurs familles bien nées; la violence de cet Etat maastrichtien qui a prolétarisé des jeunes n’ayant plus pour seul espoir que la sécurité de l’emploi du policier, du gendarme, du militaire ou du gardien de prison et dont le métier consiste à gérer par la violence légale les déchets du système libéral; la violence de cet Etat maastrichtien sur les petits patrons, les commerçants, les artisans qui ignorent les vacances, les loisirs, les week-end, les sorties -ces violences là, oui, sont les violences premières. Ce sont celles qui n’ont pas généré de violence, mais juste une première manifestation contre l’augmentation du plein d’essence. 

   La réponse du pouvoir, donc de Macron, à cet aveu de pauvreté des pauvres a été tout de suite la criminalisation idéologique. Les médias aux ordres ont crié au loup fasciste. Depuis plusieurs mois, c’est leur pain quotidien: selon les riches qui les gouvernent, les pauvres seraient donc antisémites, racistes, homophobes, violents, complotistes -"salauds" dit-même BHL chez Ruquier. C’est la vielle variation sur le thème: classes laborieuses, classes dangereuses. C’est l’antienne de tous les pouvoirs bourgeois quand ils ont peur.

   Le pouvoir de l’Etat maastrichtien manœuvre assez bien pour que, jusqu’à ce jour, sa responsabilité ne soit jamais mise en cause! C’est pourtant lui le problème! C’est tellement lui le problème que Macron veut en faire la solution en expliquant que le problème de l’Europe libérale; c’est qu’il n’y en a pas assez alors que les gilets-jaunes lui disent justement qu’il y en a trop -non pas d’Europe, mais de libéralisme.

   Dès lors, le chef de l’Etat mobilise les médias qui désinforment, la police qui traque le manifestant, la justice qui les coffre sévèrement, la prison qui les parque quand l’hôpital ne les soigne pas après tabassages. A partir de quel moment comprendra-t-on que nous disposons là des pièces d’un puzzle despotique?

Michel Onfray

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[1] Pour mémoire :
https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/gilets-ja...

01/02/2019

Là-bas si j'y suis...

 

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Là-bas si s'y suis.

31/01/2019

Frédéric Lordon ("Il doit partir !")

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La vidéo tournée d’un immeuble en hauteur plonge sur une cour de récréation du 19e arrondissement d’où monte un grand cri scandé : « Macron démission ! Macron démission ! ». Ce pouvoir est devenu l’objet du lazzi des enfants. Normalement un régime qui en est là ne connaît plus qu’une forme ou une autre de sursis.

On ne spéculera pas plus que ça sur le sens politique des petits. Davantage sur le degré auquel le pays est imprégné de la détestation du monarque pour que les mioches en aient capté quelque chose. En tout cas, les petites éponges de cour de récré ne se trompent pas : il est haï. Et pour des raisons écrasantes, incontestables, dont la gravité ne cesse d’ailleurs de croître. Dans la série graduée des actes par lesquels un souverain en vient à perdre sa légitimité, le point maximal est atteint quand il prend le parti de constituer sa population en ennemie, et par conséquent de lui faire la guerre. Nous en sommes là, littéralement. Déployer des blindés en ville, équiper les forces de police de fusils à pompe, et même de fusils d’assaut, infliger aux manifestants des blessures… de guerre, c’est bien être en guerre. Du reste, s’il en est à prévoir des plans d’exfiltration des ministres et à prépositionner un hélicoptère pour évacuer l’occupant de l’Élysée, c’est que ce régime lui-même ne s’illusionne pas tout à fait quant à la réalité de ses rapports avec « sa » population.


En vérité, ce pouvoir est symboliquement à terre. Il a franchi un à un tous les seuils du discrédit, et puis ceux du scandale. Il ne lui reste plus que la force armée pour contenir la contestation. Et, pour tenir le reste, celle des répétiteurs médiatiques qui s’acharneront jusqu’au bout à soutenir qu’élu régulièrement, haut la main ajouteront même les plus bêtes ou les plus oublieux des conditions réelles de son élection, il est entièrement « légitime ». Nous apprenons donc de leurs bouches autorisées qu’un dirigeant, pour peu qu’il ait satisfait à une comédie électorale entièrement truquée, peut parfaitement mutiler ses opposants, envisager de leur faire tirer dessus au fusil d’assaut — une image que, pour tout leur récent bon vouloir, les médias n’ont pas encore trouvé le temps de montrer —, s’engager dans des voies juridiques proto-totalitaires, sans que sa « légitimité » soit le moins du monde remise en question.

En vérité, ce pouvoir est symboliquement à terre. Il a franchi un à un tous les seuils du discrédit, et puis ceux du scandale. Il ne lui reste plus que la force armée pour contenir la contestation.

Malheureusement, ces verdicts de légitimité ne valent pas mieux que la légitimité de ces véridicteurs. Or, de ce côté non plus la situation n’est pas fameuse. On n’en finit pas, par exemple, de contempler les étonnants renversements qui conduisent l’éditocratie à trouver horrifiant ici ce qu’elle trouvait admirable là, et réciproquement. « Qu’ils dégagent ! » en Tunisie : magnifique ; « Macron démission ! » : foule haineuse. Place Tahrir : printemps arabe ; Place de l’Étoile : hordes de casseurs. Crémation des statues de Chávez : peuple en lutte ; parodie de guillotine pour Macron : extrémistes violents. Police poutinienne : dictature ; police macronienne : ordre républicain.

À ce sujet, précisément, Bloomberg, organe bien connu pour ses sympathies révolutionnaires, titre ceci : « La réponse de Macron aux “gilets jaunes” fait paraître Poutine modéré en comparaison (1) ». On voit d’ici le tableau sauter dans les têtes de Laurent Joffrin ou Jérôme Fenoglio, les soudures qui se défont, les écoulements de matière cérébrale par les oreilles : comment se peut-il ? Poutine, pourtant le nom propre de la tyrannie ? Macron pire ? C’est impossible. Logiquement, pas un média français n’en parlera. Ordinairement très préoccupés du prestige international de la France, des regrettables dommages que peuvent lui causer d’irresponsables mouvements de grève de fonctionnaires, pas un n’a rapporté la stupéfaction de la presse anglo-saxonne qui observe, médusée, le devenir néofasciste du macronisme. Ni, symétriquement, le fait que le gilet jaune est devenu une sorte de symbole international, adopté par tous ceux qui sont en lutte, où l’on pourrait trouver de quoi nourrir une certaine fierté — question de point de vue, sans doute.

Voilà en tout cas où en sont encore les diseurs de légitimité. Obstinés à maintenir qu’un pouvoir en guerre contre sa population n’en est pas moins tout démocratique. Car c’est là le propre de l’inconséquence médiatique qui, après avoir occulté les violences policières pendant deux mois, se met d’un coup à en parler, d’ailleurs plus sous l’effet de l’emballement mimétique que d’un quelconque retour de conscience, mais pour n’en tirer aucune conclusion substantielle. La « démocratie » fait la guerre au-dedans, elle s’apprête, sous les approbations de l’extrême droite, à passer une loi de musèlement de toute forme de contestation, mais ça ne pose pas le moindre problème de principe. Si bien qu’on peut continuer d’en appeler au « Grand débat » au nom de « la démocratie » même, comme de juste. Pendant que, samedi après samedi, les hôpitaux se remplissent. Et que les tribunaux débordent.

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Il s’agit donc maintenant de faire savoir à ce pouvoir qu’il est trop tard, beaucoup trop tard. En fait même, que c’est fini. Pour cette raison toute simple qu’on ne parle pas avec des institutions qui, après avoir fait pendant trois décennies la démonstration constante de leur absolue surdité, sont désormais de fait passées au stade militaire (grenades au TNT, blindés, fusils d’assaut : stade militaire). Et dont on ne voit pas par quel soudain accès de sincérité, elles se seraient miraculeusement converties à « l’écoute ».

On pense au misérable QCM gouvernemental, à ses lignes déjà toutes tracées (« Baisser le taux d’impôt sur les sociétés à 25% », « Rendre la fiscalité du capital comparable à celle des autres pays européens pour stimuler l’investissement, y compris en supprimant l’ISF »), à sa manière toute particulière de poser les questions  Identifier le type de dépenses publiques à baisser », « Faut-il supprimer certains services publics ? »), bref à cette parfaite ouverture du débat ouvert (2). On pense aussi à ce qu’écrit Éric Vuillard dans sa Guerre des pauvres (il s’agit de la révolte paysanne emmenée par Thomas Müntzer dans l’Allemagne du XVIe siècle) : « C’est alors que le duc Albert de Mansfeld entama des négociations. Il fallait que ça traîne en longueur, afin de démoraliser l’adversaire et de gagner du temps. La négociation est une technique de combat (3) ». Et il faudrait aller « dialoguer » dans ces conditions ?

Pour l’éditorialiste du Monde, la réponse ne fait pas de doute. « L’ultraviolence » de ceux qui veulent « attaquer la République (…), voire renverser le gouvernement (…) est la négation de la tolérance et du débat (…), [l’]ennemie de la démocratie ». Ici la revue de détail est complète : il ne manque pas un recouvrement, pas une escroquerie nominale, pas une fausse position de problème — tout n’est-il pas d’ailleurs joué quand le texte s’intitule « Gilets jaunes : la violence ou le débat » ? Il est vrai qu’il date énormément, du 7 janvier, une éternité, une époque en tout cas où Le Monde ne s’était pas encore aperçu qu’il y avait des violences policières. Ni ne savait comment on organise les « Grands débats ». Au demeurant, maintenant il le sait et, visiblement, ça ne change pas grand-chose à sa manière de concevoir « la tolérance et le débat » — on aura même sous peu l’occasion de mesurer quel degré de pantomime Le Monde est capable d’endosser pour maintenir la fiction de la démocratie (élevé, pressent-on).

En tout cas, nous savons que, dans une tête d’éditorialiste du Monde, la politique ne connaît qu’un état possible : « le débat », à part bien sûr son opposé maléfique : « la violence ». Qu’on doive débattre, soit pour trancher des différences de troisième ordre au milieu des questions écrites par le gouvernement, soit à la rencontre des LBD, ça n’ôte rien, aux yeux du Monde, de sa qualité de débat au « débat ». La « démocratie » a les défenseurs qui lui correspondent exactement.


Hormis la philosophie d’éditorialiste et les scénographies présidentielles aimablement relayées par les chaînes d’information en continu, ça n’est pourtant pas ainsi que les « gilets jaunes » l’entendent. Assez logiquement, les institutions présentes, et celui qui en incarne les tares au plus haut point, récupèrent aujourd’hui la fin de non-recevoir appelées par leurs propres fins de non-recevoir administrées pendant trente ans. On peut autant qu’on veut ripoliner de « démocratie » des institutions sous prétexte qu’elles pratiquent l’élection, et de temps en temps la parlote, sans que cela suffise à en faire des institutions démocratiques.

En fait, les institutions de la surdité organisée finissent toujours par recueillir l’émeute, et c’est dans l’ordre des choses. Un certain philosophe écrit ceci dans un de ses traités politiques : « Les séditions, les guerres, le mépris ou la violation des lois doivent être imputées, c’est certain, non tant à la méchanceté des sujets qu’au régime vicieux de l’État (4) ». Et telle est bien, à l’os, la seule conclusion valide à tirer des événements actuels : ils ont pour cause que le régime de l’État est vicieux.

En fait, les institutions de la surdité organisée finissent toujours par recueillir l’émeute, et c’est dans l’ordre des choses.

Parfois aussi, c’est sous la forme la plus innocente que se laisse découvrir la vérité : un syndicaliste policier, invité de l’émission d’Arrêt sur images (5), exprime avec une désarmante candeur son désarroi : « Les manifestants ne jouent plus le jeu ». C’est tellement complet, tellement profond, que c’en est vertigineux. En un mot, tout est dévoilé. La pantomime démocratique-sociale, c’était un jeu. Vous faites semblant de demander, nous faisons semblant d’écouter — n’oubliez pas de vous munir de vos merguez, et soyez rentrés pour 18 heures. Incidemment, le syndicaliste policier nous apprend que dans la liste des morts en puissance, on pourrait bien compter, non seulement Macron, les institutions de la Ve République, la presse, mais aussi les confédérations syndicales (au désespoir de leurs bases, souvent admirables) : mortes d’inutilité, pour n’avoir fait trop longtemps que « jouer ». Car voilà la chose enfin dite : Bastille-Nation, c’était un jeu.

Comment s’étonner que, la nullité des médiateurs visible de tous, le jeu de la « médiation » n’ait plus la cote ? Depuis 1995, aucune action revendicative dans la forme réglée de la manifestation n’a rien obtenu — c’est bien plus probablement la part « débordante » du mouvement anti-CPE qui lui a valu son succès. Mobilisation après mobilisation, on a vu monter le « seuil d’écoute » du pouvoir : un million de manifestants, puis un et demi, puis deux, en-dessous de quoi : rien (en fait, au-dessus de quoi, rien non plus). Ce que pour le coup on peut appeler le « minimum syndical » n’a jamais cessé d’être rehaussé. Et les syndicats, qui aiment tant le jeu qu’ils sont prêts à le jouer à n’importe quelle condition, de ramer pour mettre toujours plus de monde dans la rue pour toujours moins de résultat. Une syndicaliste dépitée du SNES admet elle-même : « Depuis la réforme des retraites en 2003, les gens ont intériorisé l’idée que la grève ne servait à rien pour se faire entendre » (6). En effet, dans ces institutions-là, rien ne sert plus à rien pour se faire entendre. Alors, voyons : que reste-t-il pour se faire entendre quand il n’est plus possible de se faire entendre ? — à part la voie des « gilets jaunes ».


De là le policier un peu stupéfait, et ses manifestants qui « ne jouent plus le jeu ». C’est exact : les « gilets jaunes » n’ont plus envie de jouer. Ils ne jouent plus le jeu, pour avoir tout simplement compris cette vérité tautologique que, dans le monde de la surdité institutionnalisée, on ne parle jamais qu’à des murs. Voilà très exactement ce que signifie que « le régime de l’État est vicieux » : délibérément fermé à tout, il ne laisse d’autre alternative que de le souffrir tel quel ou de le renverser. Souffrir : depuis, trente ans, c’est assez. Donc le renverser.

Au stade où nous en sommes, d’ailleurs, il n’est plus seulement question de la surdité des institutions, mais aussi de l’infamie des personnes, qui fait du renversement presque une exigence sanitaire. On dit qu’on connait quelqu’un à ceux dont il fait ses proches. Castaner, Griveaux, Benalla. Benalla, nous commençons à être fixés. Griveaux, on a bien avancé également (7). Non, là c’est Castaner qui fait une percée. « Aucun policier n’a attaqué de “gilets jaunes” », c’était déjà une sorte d’exploit. Ici on se demande : que peut-il se passer dans une tête comme celle de Castaner pour oser ceci quand (normalement) il doit savoir que les réseaux sociaux sont submergés des preuves de son obscénité ? Mais on connait que quelqu’un a atteint le dernier degré de l’ignominie quand ses efforts pour tenter de s’en tirer l’y enfoncent encore davantage : quelques jours après, réflexion faite, « il y a eu des atteintes graves à la vision ». Même France Info, la honte du journalisme, n’osera pas reprendre tels quels les éléments de langage du ministre — il faudra bien parler d’yeux crevés.

On notera que, comme Griveaux, Castaner vient du Parti socialiste. Et c’est comme une sorte de destin historique de la social-démocratie, ou d’une certaine « gauche républicaine », de se rouler dans la honte, depuis Thiers jusqu’à Collomb, en passant par Ebert. Et maintenant Castaner. « On parle de perte d’œil, je préfère ne pas reprendre ce terme-là ». Qu’est-il possible, même à froid, de penser d’un individu comme Castaner ? Qui peut encore lui accorder le moindre respect, à lui, mais aussi à celui qu’il sert, et aux institutions qui maintiennent de tels personnages ?

Yaël Pivet-Braun, la présidente LREM de la commission des lois déclare sur RFI qu’elle « ne croi(t) pas qu’il y ait eu d’abus des forces de l’ordre (8) ». Comment des députés LREM peuvent-ils s’étonner de retrouver murées leurs résidences ou peinturlurées leurs permanences ? Par exemple : vous aviez deux mains, une est arrachée par une grenade qui est une arme de guerre. Là-dessus, vous vous entendez dire qu’il n’y a pas eu d’abus des forces de l’ordre, et même, de TF1, qu’il n’y a aucun blessé grave. Puis Macron ment outrageusement. « Vous êtes le seul pays qui utilise des grenades contre sa population » l’interpellent des étudiants à l’université de Louvain — « Alors là, vous dites n’importe quoi ». Qui niera qu’il y a de quoi avoir des envies de parpaings et de truelle ? — même à une seule main. Et si c’est plutôt votre œil qui a fini dans une poubelle d’hôpital, Castaner préfère ne pas utiliser ce terme-là. On y réfléchit posément, et on se demande : qu’est-ce qu’on peut faire avec ces gens-là ? Y a-t-il quoi que ce soit d’autre à faire que de les chasser ? Peut-être même faudrait-il s’aviser de le faire sans tarder, avant qu’ils n’aient achevé de refermer sur nous un État policier forteresse.

Élu avec un soutien réel d’à peine 10,5 % du corps électoral (9), tenu, par les conditions mêmes du second tour, de se séparer d’une partie de son programme, foulant au pied cet élémentaire devoir moral, portant et la violence sociale et le scandale de l’enrichissement des riches à un point inouï, recevant pour ces textes les plus sinistres l’approbation répétée de l’extrême droite à laquelle il était supposé faire barrage, et désormais en guerre plutôt qu’en marche, Macron est allé trop loin, beaucoup trop loin. Il n’a plus aucun titre à faire valoir pour sa légitimité — à part les proclamations obstinées de l’éditorialisme de service.

Le propre des grands événements politiques, c’est qu’ils sont des leçons de choses — ici, comme une physique de la légitimité, et de ses effondrements. À cet égard, Arendt, s’interrogeant sur le paradoxe qui veut que le mot « révolution » vienne de l’astronomie, où il désigne non pas du tout le changement mais le retour circulaire du même, Arendt, donc, signale qu’il emporte aussi l’idée d’une nécessité irrésistible. C’est une révolte, non sire c’est une révolution indique à Louis que cette fois-ci c’est cuit : ça lui vient dessus avec la force de l’inéluctable, il n’y échappera pas. On a sans doute le devoir intellectuel de se méfier de la résonance en histoire, mais on ne peut pas non plus ne pas être sensible à ses avertissements, et parfois à ses charmes.

À l’époque, déjà, Christophe Barbier ne voyait pas ce qu’on pouvait opposer à la légitimité de Louis XVI puisqu’il avait été installé selon les procédures régulières de la succession dynastique — parfaitement légitimes, ainsi, par conséquent, que le produit de leur opération. Ce que ces gens sont à l’évidence incapables de voir, c’est que la légitimité n’est pas une qualité substantielle. Un temps les institutions sont dites légitimes. Et puis un jour on les regarde sous un autre angle, et on se dit qu’en fait elles ne le sont pas. Alors elles tombent, et toujours de la même manière : sous le poids du scandale.

Il s’en suit, pour les personnages de l’époque, qu’ils viennent prendre une certaine place dans l’Histoire — leur place. Celles de Castaner et de Macron sont en train de s’aménager. Macron va rester dans l’Histoire, c’est désormais acquis. Comme Macron-l’éborgneur, ou Macron-la-grenade. Peut-être Macron-l’hélicoptère. Ce serait souhaitable. Car maintenant, il faut qu’il parte.

Frédéric Lordon