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14/12/2018

Vider les poubelles des gilets jaunes (Onfray, décidément inspiré, en cette période)

La tentation est grande, dans les médias qui roulent pour le pouvoir maastrichtien et qui, de ce fait, cherchent à discréditer les gilets-jaunes, de vider consciencieusement toutes les poubelles afin d'y trouver matière à leurs opérations de basse police. Si d'aventure on trouvait sur l'ordinateur de l'un d'entre eux les traces d'un fichier pédopornographique, ce qui est bien sûr condamnable, nul doute que toute cette presse ferait ses choux gras d'une telle information et conclurait que tous les gilets-jaunes sont pédophiles ! Dans la foulée, ces plumes serviles concluraient à l'illégitimité de leurs demandes !

  C'est ce que j'appelle une joffrinade : un seul gilet-jaune pédophile et tous le deviendraient ; dès lors, le fait que les gilets-jaunes demandent de quoi vivre dignement se trouverait vite assimilé à une revendication de pédophile -une cause d'ailleurs longtemps défendue par Libération, Le Monde ou Le Nouvel Observateur [1]... C'est ainsi qu'on pense dans les journaux où l'on ne pense pas. Cette engeance a déjà trouvé dans les poubelles de cette Histoire en cours un raciste, tous les gilets-jaunes étaient donc racistes, un homophobe, ils étaient donc tous homophobes, un partisan d'un général à Matignon, ils étaient donc tous fascinés par la dictature, un qui voulait aller porter ses revendications à l’Élysée, ils étaient donc tous putschistes. Ceux qui sont prompts à dénoncer l'amalgame dans le camp d'en face sont des professionnels de ce procédé dans leur propre camp.

  Ainsi, les charognards ont sorti des tas d'ordures du net des propos complotistes ! La belle affaire ! Les gilets-jaunes complotistes ! On a déjà eu peu ou prou climato-sceptiques, injure majeure dans le néo-catéchisme du politiquement correct, parce qu'ils polluent au diesel, un carburant sale de gens sales, alors que BHL et les siens, Hulot compris, Macron, ses ministres et ses conseillers, polluent au kérosène, un carburant propre de gens propres, les voilà donc complotistes ! Pour quelles raisons ?

  L'attentat islamiste (la bonne presse évite scrupuleusement l'épithète...) de Strasbourg a en effet fourni une aubaine aux journaux d'information continue qui peuvent ainsi passer à autre chose. Fin des gilets-jaunes et des verbigérations de journalistes sur les ronds-points, fin des micros-trottoirs pour sélectionner les avis orientés dans le sens de la chaîne, fin des faux débats sur "pour ou contre les gilets-jaunes", désormais, gros plan sur les bougies, les fleurs et les peluches, les "Je suis Strasbourg" et les variations sur "Vous n'aurez pas ma haine" ! On court après le fugitif qui a commencé à remplir son casier judiciaire dès l'âge dix ans et n'a cessé d'y travailler depuis puisqu'il y a inscrit depuis pas moins de vingt-sept condamnations -et ce en dix-neuf années, soit une condamnation presque tous les neuf mois pendant presque vingt-ans- à quoi il faudrait retrancher le temps passé en prison, ce qui doit faire une tous les six mois... La presse de la bien-pensance a matraqué que le jeune homme était français, né en France, qu'il avait grandi en France et fait ses études en France. Que voulait-on dire par là ? Quel était le message destiné au neuneu devant son petit écran ? Il n'a pas commis son attentat au cri de " Vive la France !" que je sache, mais à celui d’"Allahu Akbar". Qu’il ait été français ne fait rien à cette affaire. En revanche, son cri de guerre aurait mérité le même zèle suggestif de la part de la journaliste. Or, comme prévu, ce souci de comprendre le sens de l'invocation au Dieu de l'Islam pour perpétrer ce massacre n'eut pas lieu... Sur une chaîne d'information continue, ce serait pourtant un sujet inépuisable et instructif. Dans sa dernière allocution, le président Emmanuel Macron n'a-t-il d'ailleurs pas appelé à ce qu’il y ait un grand débat sur le sujet ? Chiche... Commençons aujourd’hui. 

  Il y eut donc des gilets-jaunes pour dire que cet attentat tombait à pic pour les journalistes parce qu'ils pouvaient ainsi ne plus couvrir l'actualité des gilets-jaunes. Or, dans un monde médiatique, pas vu à la télé, pas de réalité. BHL l'a bien vu qui exhorte régulièrement sur son compte les chaînes d'info continue à en faire moins, voire à ne plus rien faire du tout... Lui plus qu'un autre, parce qu’il fut la créature du petit écran plus que d'une œuvre, sait que ce que la télé dit est et que ce que la télé ne dit pas n'est pas. L'attentat de Strasbourg permet en effet aux rédactions de braquer le projecteur ailleurs et les gilets-jaunes qui sont sans connivence avec la presse savent bien que les médias peuvent assécher leur réel en refusant d'en montrer les images. Mais l'argent qui fait la loi dans les chaînes ne peut économiser ce dossier chaud, car il met des téléspectateurs devant leur écran en nombre, ce qui rapporte une foultitude d'investissements publicitaires... Si BFM fait silence, une autre chaîne ne le fera pas pour des raisons de concurrence, elle verra dès lors ses parts de marché augmenter pendant que sa concurrente s'effondrera. Il vaut donc mieux pour elle rester sur le créneau et continuer la désinformation en prétextant informer : c'est politiquement, donc économiquement, plus rentable...

  Croire que l'attentat allait être instrumentalisé par le pouvoir était légitime puisque, dans la foulée, à la matinale du 13 décembre, sur France-Inter, le président de l'Assemblée nationale a clairement dit : "Il faut que le mouvement s'arrête." Macron a fait des propositions, l'économie souffre, le terrorisme menace : on fait un paquet de tout cela et Richard Ferrand siffle la fin de la récréation, il invite purement et simplement à la fin du mouvement des gilets-jaunes ! Tout aura vraiment été instrumentalisé par le pouvoir pour éteindre cet incendie social et, s'il y a de l'indécence, de l'obscénité, de l'impudeur, elle consiste à inviter à la fin du mouvement sous prétexte de danger terroriste. Car, si la concentration de personnes était véritablement en cause, alors il faudrait interdire l’ouverture des hypers et de supermarchés pendant tout ce mois de Noël qui est celui de la grande fête consumériste car, un carnage dans l'un de ces temples de la consommation ferait probablement plus de victimes que sur un rond-point du Cantal...

  On voit bien que la concentration de public n'est donc pas la véritable raison pour laquelle le pouvoir invite à la fin du mouvement. Tant que les hypermarchés ne seront pas fermés, l'invocation de cette raison sera nulle et non avenue. C'est un prétexte politique macronien, pas une raison sécuritaire destinée à protéger les français qui sont tous exposés au terrorisme islamiste depuis des années partout où ils se trouvent, ronds-points de gilets-jaunes compris.

  Ce qui se dit dans cette affaire, c'est que le pouvoir a bien compris que le petit peuple des gilets-jaunes n'est pas formé à la langue de bois des économistes et des politiciens, des journalistes et des intellectuels, il ne sort pas des grandes écoles où l'on apprend à mentir sans mentir tout en mentant avec force rhétorique et sophistique, à l'aide d'interminables exposés en trois points, avec des chevilles verbales, des trucs de logique, des ficelle expressives. Il ne parle pas pointu, comme à Saint-Germain-des-Prés, mais avec l'accent de sa province ; il ne pense pas pointu, comme dans la capitale, mais avec le bon sens des ruraux ; il ne formule pas pointu, comme sur les plateaux de télévision ou devant les micros parisiens, mais avec un style rude, une syntaxe parfois chancelante, un vocabulaire compté, une colère non contenue parfois également, une émotion non feinte, des phrases à la va-comme-je-te-pousse et c'est, pour ma part, ce qui me touche et m'émeut : c'est la forme rugueuse et râpeuse des provinces mise au service d'un fond juste, la justice sociale en faveur des dominés, contre la forme parfumée et policée de la capitale pour un fond idéologique au service des dominants.

  Quand un gilet-jaune dit, seul et excité comme une puce devant la webcam de son ordinateur parce qu’il sait que les journalistes le liront peut-être : "Un attenant à Strasbourg, comme par hasard !" on peut entendre deux choses. La première, malveillante : "Il dit que l'attentat a été commandité par l'Élysée, le salaud". On pourrait donner la liste de qui pense comme ça... La seconde, bienveillante : "Il dit que cet attentat va être instrumentalisé par l'Élysée". Et comment donner tort à ceux qui pensent ainsi puisque le pouvoir instrumentalise effectivement !

 Par ailleurs, s'il y a des complotistes, d'où viennent-ils ? Le complotisme est la maladie infantile de la réinformation : face à l'information officielle qui s'apparente si souvent à de la désinformation, un mouvement de balancier inverse fait chercher la vérité là où l'on sait qu'elle n'est pas, en dehors des médias officiels. Or, dans ce no man's land intellectuel on trouve le meilleur, de véritables informations, et le pire, des désinformations majeures, des théories farfelues, des idéologies dangereuses, criminelles, des opinions illégales (négationnisme, révisionnisme, antisémitisme...), des fausses nouvelles massivement diffusées par des États qui inondent la planète de contre-informations avec leurs hackers d'État -russes, chinois, turcs, américains, européens...- dont la journée consiste à faire circuler leurs virus idéologiques étatiques. Le complotisme est souvent le délire de qui a compris qu’on ne pouvait plus croire les médias dominants. Car le quidam sait qu'on y distribue à jet continu les éléments de langage de l'idéologie au pouvoir donc il cherche ailleurs le sens qu'on ne lui donne plus. Et, là où il cherche à comprendre, des vendeurs de mythes placent leurs marchandises frelatées : les complots.

  Mais dire qu'il existe une lutte des classes, des dominants et des dominés, un pouvoir secret et discret des décideurs à des niveaux nationaux et internationaux avec des médias sans micros ni caméras ni stylos, qu'il existe des diplomaties secrètes et des compromis politiques passés hors cadres démocratiques, qu'il existe une activité fiévreuse des services secrets avec leurs agents, des polices du renseignement et de l'infiltration avec leurs fonctionnaires, des cellules confidentielles pour lancer des rumeurs, c’est l'évidence. Il faut n'avoir jamais lu Machiavel ou lu Le Canard enchaîné pour croire et affirmer le contraire. 

  Que le petit peuple des gilets-jaunes ignore les détails de ces machines de pouvoir, c'est une chose ; mais qu'il en suppose l'existence par les effets induits qui sont ceux de la propagande d'État diffusée complaisamment par les médias d'État, il n'y a là rien que de très normal. La maladie complotiste a été inoculée par les médias menteurs. Nietzsche écrivait : "Ce qui me gêne ça n'est pas que tu m’aies menti, c'est que désormais je ne pourrais plus te croire". Un complotiste ne croit plus les menteurs qui prétendent l'informer et qui, sous prétexte de séparer l'info de l'intox, intoxiquent avec leurs infos : il a raison ; mais il se tourne vers n'importe qui pour trouver de véritables informations et du sens là même où se trouvent d'autres menteurs du même acabit : il a tort. 

  Réfléchir et penser par soi-même suffit : les faits parlent d'eux-mêmes et la meilleure hygiène suppose qu'on passe outre le commentaire du journaliste qui est l'ivraie afin de faire la part du bon grain des faits. Il y a eu un attentat islamiste à Strasbourg, ce sont les faits et ils sont terribles, condamnables, ils invitent à la décence pour les familles et leurs proches ; mais cette décence oblige à éviter la récupération, en premier lieu, celle du pouvoir qui estime que la sécurité nationale ayant été ébranlée par l'événement alsacien, les gilets-jaunes doivent de ce fait rentrer chez eux. Car la maladresse d'un gilet-jaune complotiste qui s’essaie à penser par lui-même dans la jungle cynique de l'information où l'idéologie fait la loi me parait plus compréhensible que le cynisme du pouvoir qui connait le poids des mots et en fait une arme de domination massive sur les dominés.

Michel Onfray

12/12/2018

Référendum d'initiative populaire

Onfray again : Parler pour ne rien dire

https://michelonfray.com/interventions-hebdomadaires

 

 Parler pour ne rien dire

L'allocution du président Macron avait pour but de distribuer quelques miettes afin de pouvoir mieux conserver le gâteau pour lui, les siens et tous ceux qui l'ont mis au pouvoir et ont financé son trajet politique et sa campagne. Quel est ce gâteau dont il n'est jamais question nulle part? L'État maastrichtien libéral, qu'il faut sauver avec quelques opérations de transferts de caisse susceptible d'être présentés par les médias comme de véritables concessions faites aux gilets-jaunes, qui devraient s'en satisfaire et rentrer chez eux. Ce message s'adressait moins au peuple, qu'il amadoue avec cette danse des mots comme s'il s'agissait d’une danse du ventre, qu'à ceux qui partagent sa vision populicide du monde et qu’il rassurait par la même occasion.

   Des augmentations sont annoncées, la plus spectaculaire étant celle du SMIC. De même, les taxes prévues sur les automobilistes et les retraités les plus modestes sont annulées, tout ceci est formulé solennellement. Or, la solennité, chez quelqu’un qui se fit si souvent photographier dans des postures si peu solennelles, n'est plus crédible, sauf auprès des esprits faibles.

   Par ailleurs: cet argent que Macron semble donner et ne plus prendre n'est pas de l'argent qui vivrait dans le ciel des idées. Il ne vient ni de la poche de Macron, évidemment, ni de celle de l'Europe qui est pleine de l'or dont le peuple se défait, bien sûr, ni de celle des plus fortunés (les multinationales, les industries polluantes, les GAFA, les fortunes placées dans les paradis fiscaux), mais de l'impôt des citoyens de base. Donc: c'est l'argent des gilets-jaunes que le Roi lui rend parcimonieusement...

   Ce que Macron a annoncé avec force sérieux et trémolos dans la voix est ni plus ni moins une variation sur le thème de l'antique jeu de bonneteau qui permet, avec trois gobelets et une pièce, de faire apparaître, disparaître, réapparaître la pièce là où l'on croit qu'elle est, alors qu'elle a été subtilisée, escamotée et qu'elle reste dans la main du maître de jeu: le joueur perd tout le temps, sauf quand le magicien le laisse gagner une fois dans les nuées afin de laisser croire que le jeu n'est pas pipé. Lundi, le magicien a fait croire qu'on pouvait gagner au jeu de bonneteau.

   Or Macron ment. J'en veux pour preuve cet aveu qu'il fit d'entrée de jeu: selon lui, avec la crise des gilets-jaunes "ce sont quarante années de malaise qui s'expriment". Pourquoi dès lors n'a-t-il pas été question une seule fois de l'Europe maastrichtienne, de cet État molosse et moloch, de cet empire qui nous gouverne jusque dans les moindres détails et qui interdit à l'État-Nation de vouloir librement parce que le véritable pouvoir est celui des technocrates du marché libre de Bruxelles et de Strasbourg mais non pas Macron qui en est le voyageur de commerce. Pourquoi ce silence en effet?  

   Deuxième mensonge: "je prends ma part de responsabilité". C'est faux. Car, si tel avait été le cas, ce qui s'imposait, c'était d'annoncer un changement de cap. Or, c'est précisément ce que demandent les gilets-jaunes. On ne peut parler d'une crise qui couve depuis quarante ans sans désigner les coupables que sont les présidents de la République depuis Mitterrand jusqu'à lui-même. Car tous, sans exception, ont piloté le bateau avec un seul et même cap: celui de l'Europe libérale. Et, pour mémoire, Macron au si jeune âge eut tout de même le temps d'être le ministre de l'un de ces présidents après en avoir été le conseiller préféré...

   Or, c'est ce cap que remettent en cause les gilets-jaunes, et c'est ce même cap dont Emmanuel Macron nous dit qu’il sera gardé... La rue exprime avec vérité que nous voguons vers l'abîme -je le dis depuis des années... Macron affirme qu’il a compris le message et, pour ce faire, il distribue des quignons de pain aux rameurs de la galère que sont les gilets-jaunes. Puis il confirme qu'il faut encore et toujours avancer dans la même direction! Il a parlé impôts, charges, primes, heures défiscalisées, hausse de la CSG, maintien de la suppression de l'ISF, investissement, création d'emplois, fortune immobilière, fiscalité, mais les gilets-jaunes veulent une autre façon de faire une autre politique et non pas une autre façon de faire la même politique.

   Dans les manifestations, on a vu nombre de drapeaux bleu-blanc-rouge, mais aussi des drapeaux de région -la fière tête de Maure noire sur fond blanc de la Corse, les bandes blanches et noires avec les mouchetures d'hermine de la Bretagne ou les deux léopards d'or sur fond rouge de la Normandie. Lui est-il venu à l'idée, à ce président, qu’il n'y en eut pas un seul qui fut le drapeau européen qu’il arborait derrière lui pendant son discours, un drapeau dans les plis duquel le drapeau français se perd depuis des décennies? On a également entendu des Marseillaise chantées avec ferveur: a-t-on un seul exemple qu'il fut entonné ici, là, ou n'importe où ailleurs en France, l'Hymne à la joie qu'Emmanuel Macron fit symboliquement jouer devant la pyramide du Louvre le soir de son élection à la présidence de la République?

   Cette intervention fut également l'occasion de mensonges par omission. C'est l'une des modalités du mensonge, on l'oublie trop souvent -et sa plus subtile, sa plus fine, sa plus retorse. Car il y fut question de représentation, de diversité, de vote blanc, d'organisation de l'État, de centralisation, de service public dans les territoires, mais rien de concret, du vent, du verbe, des mots. Tout juste l'habituel jeu de pipeau des présidents de la République qui, une fois élus, semblent ne pas se souvenir qu'ils l'ont été et qui ne font pas des discours de présidents, mais des discours de candidats à la présidence de la République.

   "Je veux", "Je veux", "Je veux", n'a cessé de dire cet homme qui, pour la galerie médiatique, joue les modestes, fait semblant de reconnaître des erreurs de communication, des fautes de style existentiel, mais qui manifeste de la sorte qu’il se croit toujours Jupiter alors qu'il n'en montre que les attributs -comme un collégien qui, au club théâtre, croirait être Dieu parce qu'il serait grimé avec son costume et une longue barbe blanche!


   Autre mensonge : quand il annonce qu'il a bien entendu qu’il y avait des problèmes avec l'immigration et l'identité de la nation et qu’il propose "un débat sans précédent" sur ces questions. De qui se moque-t-il? Il a envoyé le jour même Jean-Baptiste Lemoyne, son secrétaire d'État auprès du ministre... de l'Europe et des Affaires étrangères (sic). Apprécions d'ailleurs en passant que cet intitulé avalise l'idée que l'Europe c'est la France, la France c'est l'Europe et qu'en dehors de ce conglomérat, il s'agit d'affaires étrangères!


   Il n'est pas besoin de lire la totalité du Pacte. Il suffit de prendre connaissance des attendus formulés dans l'article 8 de son préambule: "Par le présent Pacte mondial, nous nous engageons collectivement à améliorer la coopération en matière de migration internationale. Les migrations ont toujours fait partie de l’expérience humaine depuis les débuts de l’Histoire, et nous reconnaissons qu’à l’heure de la mondialisation, elles sont facteurs de prospérité́ (sic), d’innovation (sic) et de développement durable (sic) et qu’une meilleure gouvernance peut permettre d’optimiser ces effets positifs (sic)". Que l'immigration soit un facteur de prospérité et d'innovation et qu'elle ait des effets positifs, cela reste à prouver... Il n'est de toute façon pas sûr que cette prospérité bénéficie à ceux qui manifestent avec un gilet jaune. Quant à la relation entre développement durable et immigration, elle manque également d'une démonstration convaincante. Quant aux effets positifs: il manque un post-it sur laquelle ils seraient listés... Des "migrations bénéfiques à tous", voilà le projet formulé dans l'article 9 du préambule. On nous dit que la signature de ce pacte n'est pas contraignante: pourquoi dès lors perdre du temps, de l’argent, de l'énergie, à rédiger des textes, réunir des gens afin de parapher un document qui n'engagerait à rien ? On se moque du monde...


 Question subsidiaire : quelle a été la trace carbone des avions privés de tous les signataires de ce pacte dont on dit qu’il n'engage à rien et qui sont venus du monde entier à Marrakech? Combien de CO2 a été envoyé dans l'atmosphère pour cette seule messe internationale du politiquement correct? Et si l'on convertissait ce CO2 officiel en CO2 d'une voiture de gilet-jaune obligé de rouler pour effectuer son travail? Pour la trace carbone de l'avion du secrétaire d'État français, combien d'équivalent CO2 en provenance des voitures de gilets-jaunes ?

   Pour résoudre les problèmes de la ruralité abandonnée, des provinces oubliées, des campagnes sinistrées, des campagnes désertées, de la disparition des services publics dans les communes, les petites villes, le sous-préfectures, Macron a une solution : il va rencontrer les maires... "Misère à poil" comme on dit dans mon village! Cette fausse montagne accouche d'une véritable souris. Les maires, il les a déjà reçus le 15 novembre dernier à l'Élysée et, devant ma télévision, j’avais été sidéré par le brouhaha dans lequel ils recevaient son discours! En riant jaune, Macron a été obligé de rappeler à l'ordre plusieurs fois les élus qui préféraient parler entre eux plutôt que de   l'écouter! J'y avais assisté en direct à une terrible leçon sur le défaut d'autorité du personnage. Jupiter ne parvenait pas même à faire la loi dans ce genre de classe d'un collège qui paillait, pépiait et se moquait absolument de ce que le prof avait à dire.


     Macron distribue quelques billets de leur argent aux gueux en les invitant à rentrer chez eux et en espérant qu'ils vont croire son boniment: il affirme qu'il a compris cette crise profonde de la société qui remonte à quarante ans, mais, en même temps,  il assure qu'il va garder le cap qui a conduit à cette crise;  il affirme qu’il a compris le malaise social et sociétal et qu'il va y répondre, demain, demain étant le jour où l'on rase gratis, mais, en même temps, il assure qu’il ne changera pas le cap qui a conduit à ce malaise; il affirme  qu'il a compris que l'immigration posait un problème, mais, en même temps, il signe le pacte selon lequel l'immigration n'est pas la cause d'un malaise, mais la chance d'une "prospérité" -c'est le mot du pacte; il affirme qu’il a compris la souffrance du pays en dehors de Paris et promet qu’il va voir les maires de France mais, en même temps, il les a déjà vus à Paris et ils lui ont signifié qu'ils n'en avaient rien à faire de son laïus. De qui se moque-t-il ? Du peuple, comme toujours...


     Macron a été, il est et il restera jusqu’à son dernier souffle politique, l'homme lige de l'Europe libérale, de l'État maastrichtien devenu empire. Il a été mis en place pour ça par les milieux d'affaire dont il fait la politique -et non celle du peuple qui se trouve aujourd’hui dans la rue. Le problème n'est pas entre la fin du monde et la fin du mois comme le formulent habilement les conseillers du président à destination des journalistes benêts trop content d'avoir une formule à ânonner, mais, s'il faut une formule, entre la fin de la France et la faim de la France -car cette fin de la France voulue par Macron comme prix de l'Europe maastrichtienne se paie de la faim de la France. Lui qui a choisi la fin de la France se moque comme d'une guigne de la faim de la France. C'est logique car cela découle de son cap qu'il ne veut pas changer. Au balcon médiatique il a jeté lundi soir quelques pièces de menue monnaie au peuple qui l'écoutait en contrebas. Si le peuple croit ce bateleur, Macron aura eu raison de jouer du pipeau.


     Pour l’heure, souvenons-nous de la leçon de La Boétie: le pouvoir tient sa force du simple fait que nous y souscrivons. Il nous suffit de ne plus vouloir être esclave pour commencer à cesser de l'être. Mais, pour ce faire, encore faut-il ne pas souscrire aux sirènes de la communication présidentielle relayées par les médias du système. Ce fut du vent, rien que du vent, des mots, rien que des mots.

Michel Onfray

Répression policière

11/12/2018

Le mouvement génial des justes.

Philippe Guillemant a publié sur son site ce petit texte  symboliquement éclairant sur les gilets jaunes (dont le titre est une anagramme):

 

Le mouvement des gilets jaunes

est un mouvement génial des justes.

 

 

Le gilet jaune assure la sécurité dans une situation à risque où deux parties sont en présence, l’une disposant d’un véhicule ayant tendance à rouler trop vite par négligence de l’autre partie : le piéton. Il symbolise ainsi la protection rendue nécessaire par la confrontation entre deux mondes ou modes de vie, lent et rapide, influent et négligeable, riche et pauvre, ceci me paraissant important pour comprendre la portée du mouvement.

Sur les autoroutes, le gilet jaune assure la sécurité de l'ouvrier qui risque sa vie pour sécuriser celle d'autrui. Il assure également la sécurité des deux parties confrontées lorsqu’une panne pourrait être à l'origine d'un accident. Or la nécessité de se protéger tout en protégeant en même temps autrui relève d’une action responsable mais qui doit surtout être juste, car un équilibre bien dosé est nécessaire entre deux extrêmes: ne pas bien se faire voir met tout le monde en danger et inversement, trop se faire voir peut engendrer un blocage ou un ralentissement excessif qui cause un accident : la façon dont le gilet jaune se positionne sur la route en régulant éventuellement le trafic nécessite un réglage juste.

Le gilet jaune implique donc un sens de la bonne mesure pour sécuriser les deux parties en confrontation: le riche bolide et le pauvre piéton. La sécurité est encore augmentée lorsque le premier peut s’habituer à la présence du second : c’est le cas lorsqu’il y a tout le temps des travaux sur l’autoroute. J'en déduis que la portée symbolique de ce mouvement est conditionnée à une action à la fois mesurée et prolongée.

Passons donc maintenant du terrain restreint de l'autoroute à celui de tout notre système économique et social, que le mouvement des gilets jaunes menace à juste titre de bloquer. Le gilet jaune ne veut pas renverser le système, il veut seulement obliger le système à ralentir sa course à l'argent roi pour assurer la sécurité de tout le monde. Le système a besoin de fonctionner sans être bloqué ou ralenti par des travaux-manifestations, lesquels sont pourtant nécessaires pour contraindre le système à ralentir.

Cette exigence signifie que l'on ne peut pas laisser les pauvres, ouvriers ou personnes en panne, travailler pour les riches, ceux qui circulent plus et plus vite, sans contraindre ces derniers à ralentir c'est à dire gagner moins d'argent, pour que les pauvres puissent eux-mêmes vivre en sécurité c'est à dire remplir leur frigo.

Le mouvement des gilets jaunes est ainsi symboliquement un mouvement de décroissance et de redistribution des richesses, compatible avec la nécessité de dépolluer la planète mais incompatible avec l'ultralibéralisme fou (bolide ou titanic) qui nous a été imposé par les USA pour fonder l'Europe elle-même. Il fait ainsi renaître les espoirs de se libérer d'une Europe malade du fléau qui nous vient de l'ouest, pour retrouver une souveraineté seule capable de restaurer la liberté, l'égalité et la fraternité que la France est en train de perdre à vitesse grand V.

En pratique, ce mouvement est génial car dans son principe il donne la possibilité à chaque citoyen de bloquer le système en toute légalité toute proportion gardée, en se postant simplement avec un gilet sur un passage piéton. Il donne la possibilité à des groupes de quelques personnes de bloquer la circulation aux ronds-points, de façon dosée de manière à ne pas nuire et finir par trouver la bonne mesure. Cela est très puissant, d'autant plus que cela redonne un sens à la vie d'une multitude de plus ou moins pauvres de toutes origines qui participent à ce mouvement, lequel est par dessus le marché un mouvement de solidarité où l'on partage des biens et des informations.

La seule ombre que je vois au tableau du mouvement des gilets jaunes est qu'il pourrait être récupéré par les meneurs du système, c'est-à-dire par les pouvoirs qui influencent les pions qui nous gouvernent, pour provoquer l'effondrement financier catastrophique qu'ils savent devoir advenir dans les années qui viennent. Au niveau de ces pseudo-élites (bancaires en particulier) qui ont le pouvoir de manœuvrer la politique européenne, on sait qu'il y aura prochainement un effondrement systémique car notre système financier est complètement corrompu et à bout de souffle et son euthanasie s'impose à cause du cancer avancé provoqué par les planches à billets, les taux négatifs, etc..

Dans mon dernier livre Le pic de l’esprit, je parie sur l’année 2020 mais la grande crise est régulièrement annoncée comme imminente et certaines dates de déclenchement sont parfois données, qui se concentrent souvent entre 2019 et 2021 ou sont encore plus tardives.

Il est dit que cet effondrement devrait immédiatement créer un collapse économique avec tout ce qui s'ensuit: plus d'essence, plus rien dans les super marchés, paniques, pillages et risques de guerres civiles, etc. J'imagine d'ailleurs que son anticipation est la vraie raison pour laquelle la possibilité d'imposer un état d'urgence prolongé a déjà été préparée avec l'excuse du terrorisme depuis des années. L’Allemagne a d'ailleurs demandé à ses citoyens de faire des réserves d’eau et nourriture depuis fin 2016 et l’on parle aujourd'hui de plus en plus d'un effondrement possible même dans nos propres médias mainstream, permettant ainsi au peuple de s'y préparer.

J'en viens maintenant à l'ombre elle-même. Comment ne pas imaginer que sachant tout cela, le pouvoir financier puisse avoir l’idée de provoquer cet effondrement, peu avant qu’il ne devienne inévitable, en le laissant venir non pas d'une défaillance systémique comme en 2006 mais plutôt d'une insurrection des peuples contre la politique de leur pays ? Si l'effondrement était en apparence provoqué par une défaillance des peuples qui l'auraient engendré par ralentissement de l'économie à cause de blocages et violences exagérés, ces peuples seraient poussés à en endosser la responsabilité alors même qu’elle incomberait en réalité au système financier lui-même, même s'il n'instrumentalise pas le mouvement. Ce système pourrait alors beaucoup plus facilement se maintenir à l'issue de l'effondrement, après que tout soit plus ou moins rentré dans l'ordre né du chaos, et les meneurs lavés de toute responsabilité pourraient même resserrer leur emprise esclavagiste sur les peuples.

Personnellement, je ne pense pas que cela arrivera, d’une part parce que l’ordre né du chaos sera à mon avis beaucoup plus créatif que l’ordre mondial imaginé par les meneurs, d’autre part parce que ces derniers sont beaucoup moins intelligents qu’il est d’usage de le penser, étant eux-mêmes menés par des entités qui exploitent leur bêtise et leur enfermement dans le parc de la pensée (voir Le pic de l’esprit page 274 où je rappelle en particulier qu’il n’y a aucun complot dans cette affaire).

Par ailleurs, l’effondrement du système financier déboucherait forcément pour beaucoup d’entre nous sur une grande joie libératrice, susceptible de transformer le mouvement des gilets jaunes en un immense mouvement de solidarité qui saura gérer la redistribution des richesses aux moments les plus difficiles que nous aurons à vivre : le pouvoir de l’argent sera dépassé.

Je peux avoir tort par excès d’optimisme et s'il était instrumentalisé, ce serait une véritable ombre au tableau de ce mouvement pourtant génial des gilets jaunes. La seule sauvegarde pour éviter ce scénario négatif est que les gilets mettent de la mesure dans leurs actions justes de manifestation et de revendication. Les gilets jaunes en sont capables et c'est ce qu'il font, comme par exemple avec leur demande du Référendum d'Initiative Citoyenne (RIC). Ils pourraient alors devenir des justes qui par leur action héroïque parviendraient à imposer une lente transformation du système qui finisse par mettre au grand jour des médias mainstream les véritables fléaux qui font de nous des esclaves et qui sont occultés depuis trop longtemps. Alors je sais que je rêve mais je connais aussi l'impact de ce genre de rève. Tout serait alors gagné d'avance et plus jamais un système fondé sur l'encouragement à faire de l'argent avec de l'argent, à spéculer ou à toucher des intérêts indus ne saurait parvenir à s'imposer à nouveau par la suite.

Je me plais ainsi à penser que le mouvement des gilets jaunes nous vient d'un futur où la France a réussi à changer le système.

Mais ce n'était qu'un rêve du futur inspiré par la coïncidence suivante:

"Le mouvement des gilets jaunes" est l'anagramme exact de:

"Le mouvement génial des justes"

 

08/12/2018

Onfray suite: Le pouvoir aux abois

LE POUVOIR AUX ABOIS

    Le pouvoir a usé et abusé de plusieurs stratégies pour  disqualifier le mouvement des gilets-jaunes. Il y a d'abord eu le traitement par le mépris: "Ca leur passera, c'est un genre d’éruption cutanée, ils finiront par rejoindre le rang! Il suffit de laisser pourrir, d'attendre, de tabler sur la fatigue." Un genre de variations sur le thème du: "Salauds de pauvres!" Mais ça n'a pas suffi. Ce petit peuple qui dit n'en plus pouvoir d'être étranglé par le pouvoir de l'État maastrichtien n'a plus rien à perdre: strangulé depuis des années, fatigué, épuisé, exsangue, harassé, éreinté, qu'a-t-il désormais à perdre? Plus rien...

   Il y a eu ensuite le traitement par le mensonge. Le ministre de l'Intérieur, ancien joueur de poker naguère très au fait des habitudes du milieu marseillais, y est allé fort: il a livré à la presse, qui s'est empressée de les reprendre et de les diffuser largement, des chiffres fantaisistes concernant les participations aux manifestations à la décimale près en expliquant que ce n’était rien, peu de chose, pas grand-chose. Les images avaient beau montrer le contraire à jet continu, rien n'y faisait: le pouvoir disait que c'était quantité négligeable -donc gens négligeables.

  Dans la foulée, il y a eu le traitement par la criminalisation. On a ainsi vu ce fameux Castaner posant dans un PC sécurité, avec des fonctionnaires aux ordres, en leur demandant devant les caméras de confirmer qu’il y avait bien eu un mort. La conversation ressemblait à ça: "Un mort, oui, c'est ça, j'ai bien entendu, il y a eu un mort, vous pouvez me confirmer qu’il y a donc bien eu un mort à cause des gilets-jaunes? C'est bien ça?" Or, s'il y a bien eu des morts, ils ne l’ont pas été du fait des gilets-jaunes, mais du fait de ceux qui, comme Castaner, refusaient les gilets-jaunes, et fonçaient dans le tas...

   Puis il y a eu le traitement par la diabolisation: on a parlé de fascisme, de vichysme, de poujadisme, de lepenisme, de populisme, de peste brune, d'antisémitisme, d'homophobie, de racisme. Libération et Le Monde, France-Inter et le service public audiovisuel dans sa totalité, ainsi que les journaux subventionnés par l'argent du contribuable, y sont allés comme un seul BHL! Mais cette technique qui a fait mouche pendant quelques années ne marche plus. Le peuple a compris les ficelles. Depuis qu'il en fait lui-même les frais et qu’il sait qu'il n'est ni fasciste, ni antisémite, ni nazi, ni homophobe, il comprend que ces éléments de langage sont préparés et distillés par les médias du système afin de le maintenir en place, et de n'y rien changer. Mais il y a eu mithridatisation: ce poison inoculé depuis des années ne produit plus aucun effet. C'est tout juste devenu l'eau bénite des maastrichtiens avec laquelle ils essaient en vain de conjurer ce qu’ils prétendent être le diable...

  Ajoutons aux forfaits déjà listés le traitement par l'attaque ad hominem: les journaux du système sont allés chercher des poux dans la tête de tel ou tel dont on cherchait le spécimen le plus à même de servir de repoussoir. Il y eut cette femme qui avait fait un tabac avec sa vidéo, tout au départ du mouvement, et dont on a vidé les poubelles afin de savoir s'il n'y avait pas chez elle quelque chose qui réjouirait la basse police intellectuelle. On a trouvé de l'hypnose   (comme chez Freud...), de la croyance à des propos assez peu scientifiques (comme chez Freud...), du complotisme (comme chez Freud...), mais comme elle ne se réclamait pas du docteur viennois, les journalistes parisiens qui habituellement souscrivent aux fictions de la psychanalyse trouvaient que, chez elle qui vivait en province et n'était pas diplômée en pensée magique freudienne, il n'y avait aucun crédit et que, de ce fait, c'est tout le mouvement qui cessait d'être crédible -chez ceux-là même qui, soit dit en passant, n'avaient jamais estimé une seule seconde qu’il fut ou crédible ou défendable... 

   Il fallut également compter avec le traitement par l'essentialisation. De sorte qu'un propos raciste tenu ici par un gilet-jaune qui bloque une voiture conduite par un non-blanc (on ne sait plus comment dire sans risquer la prison...) bien décidé à forcer le barrage, et voilà que c'est tout le mouvement qui est raciste!  Et l'on fait de même avec un gilet-jaune qui a tenu un propos homophobe après avoir estimé que le conducteur énervé d'un autre véhicule ne lui semblait pas hétérosexuel (toujours la crainte de la prison...), et voilà que tout le mouvement devient homophobe! Il est bien évident qu'il n'y a aucune espèce de tolérance à avoir à l'endroit de qui est raciste ou homophobe, antisémite ou phallocrate, mais, sur les millions d'électeurs de Macron, on pourrait également trouver des racistes et des homophobes: personne n'en conclurait, surtout pas les journalistes du système, que Macron lui-même l'était ou bien, pire encore, la totalité du mouvement En Marche!

  Pour suivre, il y a eu aussi le traitement par la déconsidération: il fallait absolument assimiler le mouvement aux casseurs. Consignes furent donc données aux forces de l'ordre de laisser casser: sinon, pourquoi aurai-je vu pendant si longtemps sur BFM des manifestants desceller des pavés de l'avenue des Champs-Élysées? Ce que les journalistes pouvaient filmer sans problème, en prenant leur temps, ce que les téléspectateurs pouvaient voir, bien assis dans leur fauteuil, les services de police pouvaient eux-aussi le voir, ils pouvaient donc agir, donner des ordres et empêcher que les pavés soient descellés.  Auquel cas, sans pavés descellés, il n'y aurait pas eu de forces de police attaquées, pas de vitrines de magasins défoncées, et rien de ce qui a permis aux journalistes de s'apitoyer longuement sur le spectacle déplorable, sur la violence des gilets-jaunes, sur leur vandalisme, sur leur sauvagerie... Qui était sauvage. Qui était vandale? Le président de la République, le Premier ministre, le ministre de l'Intérieur qui avaient les moyens d'empêcher la violence et qui s'y sont refusés afin de pouvoir ensuite l'instrumentaliser à des fins de déconsidération.

   De même a-t-on eu droit à un traitement par la dramatisation. Avec l’un d'entre les gilets-jaunes qui disait qu'il fallait marcher sur l'Élysée afin de pouvoir y être reçu pour présenter ses doléances, on fit une scène médiatique formidable: les gilets-jaunes voulaient faire un "putsch" fut-il dit. Un "coup d'État" ont ajouté d'autres! Il a suffi qu'on sorte le propos d'un autre qui voulait qu'on confie Matignon au général de Villiers pour que la presse effectue une nouvelle variation sur le thème du fascisme des gilest-jaunes.  Il n'est pas venu à l'esprit de ces journalistes qu’un réel putsch a vraiment eu lieu en France il y a quelques années: c'était le 29 mai 2005 et on le devait aux libéraux maastrichtiens, de droite et de gauche, quand ils ont jeté aux ordures le référendum par lequel 54,68 % des Français ont fait savoir qu'ils ne voulaient plus de cette Europe maastrichtienne libérale, qui a créé la paupérisation générant ce mouvement des gilets-jaunes. 

    Mépris, mensonge, criminalisation, diabolisation, attaque ad hominem, essentialisation, déconsidération, dramatisation: Emmanuel Macron ne recule devant rien quand il s'agit d'attaquer le peuple afin de défendre l'Europe maastrichtienne.

   L'image des blindés de la gendarmerie stationné en haut des Champs-Élysées renseigne bien sur ce qu’il en est désormais du pouvoir personnel d'Emmanuel Macron... Mais ce ne sont pas des véhicules militaires, a dit une crétine de BFM le samedi matin parce qu’ils n'étaient pas équipés de mitraillettes -des "sulfateuses" a même surenchéri un consultant expert de la chaîne! Il y avait presque un regret chez ces gens-là qu'on ne sulfate pas le peuple qui se contente de demander du pain.

Michel Onfray

 

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Michel Onfray : L'insurrection, et après?

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Sur son site

L'insurrection, et après?

   Pour l'heure, ce qui advient avec les gilets-jaunes ressemble à s'y méprendre aux prémices d'une révolution. L'histoire de la Révolution française, mais aussi celle des autres révolutions, intéresse le libertaire que je suis parce qu'on peut y pointer le moment où la générosité qui préside à un mouvement pour plus de dignité et d'humanité se trouve récupéré par quelques autoritaires qui détournent l’impulsion originelle afin d'assurer leur pouvoir personnel. Ils évincent alors les auteurs ayant initié la dynamique: les gens modestes, les pauvres, les petits, les sans-grade, les "sans-dents", comme il fut dit un temps par un qui se disait "socialiste" et -hélas!- suivant la jurisprudence 1983, l'était bel et bien! 

   Prenons 1789. La Révolution française ne s'effectue pas tout de suite, contrairement aux résumés distribués par le catéchisme laïc, avec une revendication républicaine d'abolition de la monarchie dans l'objectif avoué de réaliser la Liberté, l'Égalité et la Fraternité! Pour la vulgate, il y aurait eu un "avant 14 juillet", avec les ténèbres, un roi faible, une reine frivole et vendue à l'étranger, un régime esclavagiste, puis, après la Révolution, un moment de lumière avec des dirigeants républicains ayant offert la dignité à tous! Lors de la prise de la Bastille, rappelons-le, Robespierre, Marat et Danton sont monarchistes et ils vont le rester deux bonnes années! L'insurrection de 1789 ne s'effectue pas pour les idées de Liberté, d'Égalité et de Fraternité, mais pour des revendications concrètes portées par ceux qu’on appelle "les Enragés" -les gilets-jaunes de l'époque... Ils veulent du pain pour leur famille, du lait pour leurs enfants et du savon pour se laver. Les prix sont trop élevés, les accapareurs et les agioteurs profitent du désordre pour les augmenter, les Enragés veulent les plafonner. Ils n'ont aucun souci de faire chuter la monarchie ou d'en penser les modalités constitutionnelles, ni même de proposer un changement de régime! La démocratie directe avec le contrôle des représentants proposés par les Enragés ne datent pas de juillet 1789.

   A cette époque, les sans-culottes, une autre modalité de la revendication populaire, évoluent eux-aussi sur des terrains très concrets et nullement idéologiques. Ils n'ont que faire des débats intellectuels et de savoir s'il faut préférer le Contrat social de Rousseau à L'Esprit des lois de Montesquieu: ils veulent améliorer leur vie quotidienne qui est faite de misère et de pauvreté, de faim et de froid, de chômage et de précarité.

   Il n'est d'ailleurs pas sans raison que ce petit peuple révolté soit lui aussi qualifié avec un attribut vestimentaire: ils ne portent pas la culotte et les bas des bourgeois (ou de l'aristocrate Robespierre qui est le grand homme de la bourgeoisie et n'oublie jamais de porter la perruque poudrée de sa caste...), mais le pantalon à rayures bleues et blanches. Les gilets-jaunes eux-aussi arborent un attribut vestimentaire qui, certes, est celui des automobilistes en détresse, mais aussi, on a tendance à l'oublier, celui des travailleurs de l'extérieur qui ont besoin de signaler leur présence sur les chantiers ou dans les rues afin de ne pas se faire tuer par des engins de travail ou des automobilistes. Le gilet jaune, c'est le costume du travailleur qui ne porte pas de cravate: le maçon et le balayeur, le menuisier et l'employé de la voirie...

   Au commencement, toute révolution est insurrection. La prise de la Bastille est emblématique de cette vitalité révolutionnaire: on attaque le symbole du pouvoir. Qui niera que les Champs-Élysées, lieu de parades des puissants, soit un lieu éminemment symbolique pour ceux qui regardent à la télévision le pouvoir y passer, s'y montrer, s'y exhiber et qui le subissent sans jamais l'exercer? On y voit en effet, au choix, les défilés militaires lors de la parade anniversaire de ce fameux 14 juillet; la tribune des chefs d'État invités par la France -jadis Kadhafi ou Bachar el Assad, et récemment, pour le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale: Trump, Erdogan, Merkel ou Poutine et un paquet d'autres huiles; les bus de l'équipe de football quand elle décroche la coupe du Monde ; le convoi funéraire de Johnny Hallyday, fiscalement domicilié aux États-Unis ou en Suisse, mais néanmoins salué par les trois derniers présidents de la République, le quatrième n'étant plus en état de le faire mais qui, sinon, y serait également allé. C’est aussi l'artère qui conduit le chef d'État nouvellement élu de la place de la Concorde, où ont été décapités le roi et la reine, ce qui marque la fin de la monarchie, à l'Arc de triomphe, un bâtiment qui est d'abord là pour signifier les victoires de Napoléon, certes, mais aussi et surtout, la fin de la Révolution française sifflée par ce jacobin corse avec son coup d'État du 18 Brumaire. Avec ce putsch, Napoléon assure aux bourgeois que la Révolution est finie et qu'ils peuvent désormais jouir tranquillement des biens confisqués au clergé, devenus biens nationaux, et achetés par eux parce qu'ils avaient de quoi les acquérir -au contraire des pauvres... Les Champs-Élysées racontent en raccourci comment naît, vit et meurt une Révolution: de la guillotine robespierriste, en bas, où le sang a été versé par les jacobins de 1792 et 1793 pour abolir la royauté, à l'Arc de l'empereur, en haut, qui a mis fin à la Révolution et renvoyé les petites gens à leurs conditions de misérables (quand ils ne mourraient pas sur les champs de bataille de ses guerres de conquête par centaine de milliers...). C'est un résumé de ce qui ne doit pas arriver mais qui menace si d'aventure les gilets-jaunes ne se structurent pas.

   Car, s'ils ne s'organisent pas, d’autres organiseront pour eux et, c'est certain, les gilets-jaunes deviendront les Plaideurs de la fable de La Fontaine, ils n'auront plus que leurs yeux pour pleurer: l'insurrection aura fait le jeu de Mélenchon ou de Le Pen, autrement dit de ces gens du système, car, même s'ils font carrière dans la critique du système, ils en font partie -le très longtemps sénateur socialiste Mélenchon ayant voté "oui " à Maastricht, qui est le péché originel expié ces temps-ci dans les rues; et Marine Le Pen ayant hérité de la boutique paternelle qu'elle fait fructifier de façon familiale entre Montretout et bamboula. L'un et l'autre avec leurs troupes dirigeantes sont gens à cravate, même et surtout quand ils affectent de n'en pas porter! 

   Comment s'organiser? Il faut éviter la solution jacobine car, pour cette engeance centralisatrice et parisienne qu'est le jacobin, tout pouvoir procède d'une figure unique qui elle-même s'inspire du roi. Précisons que, lors des dernières présidentielles, tous les candidats étaient jacobins! Ceux qui parlaient de girondinisme le faisaient pour rire -Raffarin ou Juppé par exemple...- dans la perspective que, dans leurs régions gouvernées comme des fiefs féodaux, ils pourraient continuer à disposer d'un pouvoir semblable à celui des monarques. Or, la Gironde n'est pas multiplication des rois en région ou dans les départements, voire dans les communes, ce serait pure sottise, mais réellement pouvoir régional en région, départemental dans les départements, communal dans les communes. En revanche, c'est le pouvoir exercé par ceux sur lesquels il s'exerce avec révocabilité des élus. En effet, ces derniers ne devraient pas être des titulaires du pouvoir de droit divin mais des mandataires auxquels l'électeur peut reprendre sa délégation à tout moment dans le cas où la parole et peu, pas ou mal portée. Le pouvoir ne doit plus être une sinécure personnelle et doit redevenir une obligation contractuelle. L'élu est l'obligé de qui le mandate et non son parasite.

   Le marxisme-léninisme est la forme aboutie du jacobinisme. N'oublions pas que cette idéologie reste l'horizon intellectuel de Mélenchon et de sa garde rapprochée. La dictature du prolétariat, préconisée par Marx dans le texte, a été réalisée par Lénine, puis Trotski, puis Staline. Je ne fais pas de distinctions entre ces trois modalités d'une même dictature. Elle a été dictature sur le prolétariat plutôt que dictature du prolétariat. Le nier c'est prendre le parti du Goulag.

   Dans l'aventure des gilets-jaunes, les néo-marxistes-léninistes sont embusqués: ils sont passés à côté des débuts de l'insurrection qu'ils ont même, pour tel ou tel, je songe à Clémentine Autain, regardé avec un certain mépris. Depuis qu’ils sont arrivés quatrièmes aux présidentielles et très mauvais perdants, ils ont raté la convergence des luttes; ils n'ont pas réussi à fédérer lors de manifestations qu’ils voulaient grandioses; ils perdent des points dans les sondage ; ils accumulent les scandales d'argent et d'affaires, de népotisme et de passe-droits, qui touchent tel ou tel ou tel dans leur camp.

   Or, ce grand petit peuple a réalisé tout seul ce que ces politiciens professionnels ne sont pas parvenus à faire avec beaucoup d'argent, des communicants, des experts, des salariés, et même des autoentrepreneurs... Aujourd'hui, disons-le de façon métaphorique, les néo-robespierristes remontent la foule en direction des premières places du cortège...

  A droite, Marine Le Pen offre une version de ce même jacobinisme. Elle croit au chef charismatique, certes, elle sollicite le référendum sur les questions sociétales mais, sans la pédagogie qui le prépare, le référendum, auquel je tiens comme exercice de démocratie directe, est un plébiscite du chef plus qu'une expression démocratique. En nos temps d'inculture politique et civique généralisée, la démocratie plébiscitaire s'avère l'une des modalités de la tyrannie -celle de l'opinion que ne construit plus l'École qui fut jadis républicaine, mais que fabriquent aujourd'hui les médias dominants et les contre-médias tout aussi insoucieux de vérité, de réalité, de justice et de justesse les uns que les autres. Condorcet a déjà expliqué en son temps combien la démocratie sans éducation rendait toute élection problématique. 

   Ces deux modalités du jacobinisme que sont Mélenchon et Le Pen n'ont pas été plus clairs l’un que l’autre sur la question de la souveraineté nationale: on les comprend car ces professionnels de la politique sont obsédés par leur boutique et il s'agit toujours pour eux de ne pas effrayer les électeurs potentiels. Or, les choses sont simples: faut-il oui ou non rester dans la configuration de l'Europe libérale qui empêche les décisions nationales en faveur des citoyens les plus pauvres? Doit-on garder l'euro, monnaie unique, en sachant qu'il ne permet pas de mener une politique économique autonome, ce qu'en revanche permettrait une monnaie commune? En fait, si l'on y regarde de plus près, l'un et l'autre ont déjà tranché à leur manière: Mélenchon en évinçant il y a peu de son staff Djordje Kuzmanovic et François Coq qui défendaient une ligne clairement souverainiste; et Marine Le Pen en agissant de la même manière avec Florian Philippot qui campait sur des positions semblables.

   Dès lors, faute de recouvrer notre souveraineté politique, on ne peut pas dire qu'on soutient les revendications des gilets-jaunes puisque celles-ci ne pourraient être satisfaites tant que la France resterait dans la configuration de l'État maastrichtien.

  La souffrance de ce peuple en jaune explose après un quart de siècle de privations imposées à ces laborieux qui n'en peuvent plus de la misère et de la pauvreté qu'on leur inflige au nom des critères de l'Europe, qu’ils soient économiques, fiscaux, monétaires ou écologiques.

   Car, dans cette aventure, Macron mène la politique de l'Europe et non celle de la France, ce qui, de facto, lui interdit toute marche de manœuvre politique nationale. Il y a peu, dans Les Terriens du dimanche (2 decembre 2018), Aurélien Taché, député La République en Marche, a dit tout haut ce que Macron pense tout bas: "Le fait de transférer une grande partie de la souveraineté nationale au niveau européen, c'est le cœur de ce qu'on proposera aux élections européennes, ça c'est très clair" -c'est très clair en effet...

   Macron prend prétexte de sauver la planète pour serrer la ceinture des pauvres (tout en desserrant celle des riches dispensés d'impôts sur la fortune) afin de les soumettre à la règle maastrichtienne des 3%. Mais il s'agit moins pour lui de sauver la planète que de sauvegarder l'Europe libérale, une espèce en péril -sinon, pourquoi ne pas taxer les supertankers, les avions de ligne, les aéronefs commerciaux, les paquebots de croisière, les entreprises qui polluent, les constructeurs automobiles ayant fraudé sur leurs émissions de carbone, plutôt que l'infirmière qui effectue ses visites en campagne? 

   Dès lors, quiconque croit pouvoir répondre favorablement aux demandes des gilets-jaunes sans envisager une sortie de l'Europe maastrichtienne ment éhontément:  Les Républicains et le Parti Socialiste, La France insoumise et le Rassemblement national, le Modem et le Parti communiste français sont à mettre dans le même sac. Il n'y a donc aucune raison de faire confiance à cette classe politique jacobine, parisienne, mondaine, partidaire qui se trouve à l'origine du malaise qu'elle prétend désormais vouloir combattre... si on l'installe à nouveau au pouvoir!  On ne peut créer les conditions du chaos depuis des décennies puis vouloir y mettre fin avec la politique qui a causé ces dégâts!

   Par ailleurs, je comprends que les gilets-jaunes aient des réactions épidermiques avec les porte-paroles autoproclamés, qu'ils évincent tel ou tel parce qu'il est journaliste ou bien parce qu’il est encarté dans un parti ou un syndicat, qu’ils réprimandent celui ou celle qui ne s'autorise que de lui-même pour parler au nom des autres: ceux qui ont fait profession de justifier le système depuis un quart de siècle ne sont pas crédibles pour guérir la maladie qu’ils ont consciencieusement inoculée. Qu'ils laissent la place! Qu'un authentique dégagisme voie le jour qui renvoie à la retraite les professionnels de l'État maastrichtien -partis politiques et syndicats, journalistes et intellectuels du système, ainsi que tous les voyageurs de commerce de cet idéal populicide qui a mis tous ces gens dans la rue quand l'épuisement s'est pour eux trouvé maximal.

   Que faire? S'il faut éviter la solution jacobine il faut également éviter la solution spontanéiste: du chaos il ne sort que plus de chaos encore, mais jamais un ordre nouveau. Ceux que l'on nomme les "casseurs" et qui signent leurs forfaits avec des slogans sans ambiguïtés, notamment avec des sigles comme celui du "A" dans un cercle qui est clairement la signature anarchiste, ne partagent pas les intérêts de ce petit peuple malheureux. Leur sociologie est celle des urbains cultivés et sur-diplômés, politisés et organisés. La source de leur révolte est bien plutôt dans le gauchisme culturel de Giorgio Agamben ou de Toni Negri (un fervent partisan du "oui" au Traité constitutionnel européen d'ailleurs...), que dans l'impossibilité d'acheter des jouets à leurs enfants ou à leurs petits-enfants au prochain Noël...

    J'ouvre une parenthèse pour signaler que j'ai entendu une journaliste commenter le "A dans son cercle" de l'anarchie, tagué sur l'Arc de Triomphe, en disait qu’il était la signature des "antifas". Parfait! Tout va bien, car ce sont donc des amis politiques des médias du système, puisqu'ils sont censés lutter contre le fascisme casqué, armé, botté, militarisé -celui de Marine Le Pen bien sûr! Or, pour l'heure, s'il est bien des gens armés, casqués, bottés, militarisés, ils semblent bien plutôt se trouver chez ces prétendus antifascistes que du côté des gilets-jaunes dont il est facile de revêtir le vêtement pour commettre des forfaits, d’autant plus que le pouvoir et les médias de l'État maastrichtien n'attendent que cela pour stigmatiser le mouvement. 

   Cette "anarchie" là n'est pas la mienne. C'est celle de l'idéaliste hégélien Bakounine qui croyait (comme un libéral dans sa candeur...) que la liberté de la révolte accoucherait naturellement de la révolution comme en sortant de la cuisse de Jupiter! Laissez faire les repris de justice et les artistes, les poètes et les fous, les chômeurs et les clochards écrit-il dans L'Empire knouto-germanique, et de leur colère naîtra comme par enchantement un nouvel ordre révolutionnaire! Il faut sacrément ignorer la nature humaine pour penser l'anarchie d'une façon aussi simple, sinon simpliste, pour tout dire infantile ou adolescente... La violence n'est pas accoucheuse de l'Histoire: elle l'est surtout de la violence! L'Histoire est ensuite construction, et l'on peut construire ailleurs sans avoir besoin de détruire ici.

   Comment faut-il s'y prendre pour construire ailleurs sans avoir besoin de détruire? En tournant le dos à l'idéalisme allemand du russe Bakounine et de ses émules qui croient aujourd’hui que le pavé lancé sur les forces de l'ordre et l’incendie des voitures, le cocktail Molotov balancé sur les CRS et la fronde pour leur envoyer des boulons, le taguage des bâtiments historiques et le pillage des boutiques de souvenirs, la destruction des vitrines des magasins de luxe ou le ravage des terrasses de café, la barre de fer et la batte de base-ball, tout cela sert à accélérer l'instauration de la justice sociale! C'est une pensée courte, simpliste et simplette, car cette violence ne contribue pas à l'avènement du Grand Soir, mais juste à la riposte violente du pouvoir qui s'en trouve d'autant légitimé qu’il invoque la protection des citoyens, sans parler de ses grandes invocations médiatiques de la République, de la démocratie et de la liberté en danger...

   Pour trouver une issue politique à cette insurrection inédite, il faut réactiver quelques propositions du socialisme libertaire de Proudhon: il estimait que la Révolution française avait accouché de beaux principes, certes, bien sûr, évidemment, mais de rien qui soit utile à ceux qui voulaient du pain pour leur famille; il détestait le sang et la Terreur, le Tribunal révolutionnaire et Robespierre, la guillotine et le gouvernement révolutionnaire; il n'aimait pas Marx et avait prévu que son système déboucherait sur un régime autoritaire -ce qui fut le cas quelques décennies plus tard; il n'était pas communiste et refusait d'ailleurs cette idée avec vigueur, car il souhaitait étendre la petite propriété privée au plus grand nombre; il ne se gargarisait pas de grands mots et de belles idées, car ce fils de tonnelier qui fut bouvier savait ce qu'était le peuple, il en venait, au contraire de Marx dont le père était avocat; il a construit son socialisme libertaire de façon pratique et concrète, antiautoritaire et non-violente.

   Nulle cité radieuse ou nul lendemain paradisiaque chez lui: il souhaite réaliser un ordre libertaire et, pour ce faire, il invite à une organisation rigoureuse: son anarchie est le contraire du désordre! C'est un autre ordre: celui de la justice. Dans Théorie de la propriété, un ouvrage de sa fin de vie qui fut courte, il théorise cette organisation libertaire et pense la nécessité d'un État libertaire. Pour éviter le double écueil du capitalisme sauvage qui crée les inégalités et l'exploitation, et du socialisme autoritaire qui produit l'oppression et la misère (n'est-ce pas notre actualité?), il propose l'autogestion, le mutualisme, la fédération, la coopération le tout dans l'organisation et sans violence.  

   L'organisation non-violente : voilà c'est ce que les gilets-jaunes devraient faire pour éviter les écueils qui se profilent: à savoir la récupération par les jacobins et les professionnels de la politique, ou bien le basculement dans le chaos spontanéiste, le tout signifiant à coup sûr la mort de cette énergie insurrectionnelle.  

   Proudhon ne donne pas les clés du pouvoir aux intellectuels -il ne le faut jamais! Robespierre en était un, Lénine, Staline et Trotski aussi, Mao et Pol-Pot également -il avait étudié à la Sorbonne, aimait Rousseau et Sartre... Il les donne à ceux sur lesquels il doit s'exercer: la démocratie représentative française, chacun l'a constaté depuis des années, ne représente plus que les intérêts d'une bourgeoisie qui a détourné la lettre de la Cinquième République au profit de l'esprit maastrichtien -quinquennat, cohabitation, usage du 49.3, refus de la proportionnelle... Le verrouillage idéologique et politique fait désormais de l'Assemblée nationale et du Sénat deux chambres d'enregistrement de la volonté du chef de l’État. Si ce dernier est au service du peuple, c'est la meilleure des choses; s'il veut le peuple à son service, c'est la pire! Ces deux instances extrêmement coûteuses en impôts perdent leur temps dans d’infinis amendements qui dénaturent les projets afin de parvenir à un statu quo: droite ou gauche, peu importe, il faut que les libéraux de droite et de gauche gouvernent chacun leur tour -Mitterrand & Chirac, Sarkozy & Hollande, puis Macron, qui, peu ou prou, question de style, ont mené la même politique... Pendant ce temps, la droite et la gauche non libérales font de la figuration, ils protestent, ils se font voir et entendre, ils existent médiatiquement, ils tombent la cravate et la veste en estimant qu'ils ont ainsi tout dit, puis roulent carrosse et mènent la belle vie aux frais du contribuable!

   Les gilets-jaunes gagneraient à réactiver cette démocratie directe à laquelle Proudhon aspirait: c'est une question de vie ou de mort pour eux car ils sont nombreux, pas forcément là où on le croit, les charognards qui attendent le pourrissement, la décomposition, la fin, la disparition, la mort de ce mouvement sur lequel ils ne peuvent rien. Il n'est qu'à regarder les commentaires de la classe politique, médiatique et intellectuelle... 

   Concrètement: le principe susceptible d'être activé est celui de la coordination et de la coopération. A l'ère d'internet et des réseaux sociaux, le dispositif est facile à mettre en place. Il permet à la base, sur le lieu de chaque présence des gilets-jaunes, rond-point et route, bretelles d'accès ou parking de supermarché, dépôts ou entrée de magasins, lycées ou usines, villages et communes, de constituer un collectif qui s'exprime là où il est. Ces collectifs doivent se fédérer et ces fédérations doivent se fédérer elles-aussi afin d'élire des représentants. Chaque délégué est un élu soumis au mandat impératif: il porte le message d'un groupe et ne parle pas pour lui; il donne voix au collectif dont il formule la parole: il est le ventriloque du groupe. Là où il est, quand il parle, il doit être vu et entendu par ceux qui, en regard de sa faculté à représenter véritablement, ou pas, lui conserveront ou lui retireront son mandat.

   Le principe est simple, la mise en œuvre plus difficile: il ne faut pas sous-estimer les effets pervers de ces logiques -l'activation de la testostérone de quelques-uns qui accèdent à la lumière médiatique et les risques de dérapages; le rabattage du problème politique général sur une histoire particulière, fut-elle émouvante et touchante, concrète et pourtant pédagogique; la stratégie médiatique qui consiste à choisir le moins déluré des gilets-jaunes pour en faire une figure emblématique du mouvement et le mettre en lumière pour générer du discrédit ou de la pitié;  le mandat donné à qui n'est pas capable de porter la parole collective intellectuellement ou verbalement, psychologiquement ou humainement; le danger du noyautage par tel ou tel beau parleur qui roulerait en sous-main pour des syndicats ou des partis politiques, sinon pour le pouvoir qui a intérêt à installer le ver dans le fruit -il existe des gens dont c'est d’ailleurs le métier et qui sont depuis toujours payés par l'État pour effectuer ce genre de travail...

   Voici donc un dispositif, une machine: elle ne peut fonctionner sans se mettre au service de revendications dignes de ce nom -il faut viser plus de justice sociale. Toutes sont légitimes pourvu qu'elles visent à rendre leur dignité aux victimes de l'État maastrichtien.

   Le principe du cahier de doléances est une bonne chose: il faut élire des rédacteurs capables de mettre en mots les revendications esquissées et remontées en réseau sur l'intranet des gilets-jaunes. On néglige trop les leçons données par les cahiers de doléance de la Révolution française: mieux que les États généraux, ils parlaient de choses très concrètes, ce qui est le fond de toute politique digne de ce nom -et comme c'est le cas avec les gilets-jaunes... 

   Enfin, il ne faut pas se tromper d'adversaires: les blocages qui mettent en péril d'autres travailleurs pour lesquels la vie n'est pas facile non plus, je songe aux petits patrons, aux artisans, aux commerçants, aux employés, aux personnels de santé, et tant d'autres qui relèvent eux aussi d'un genre de condition néo-prolétarienne, ne doivent pas payer une dette qui n'est pas la leur. La faillite des gens modestes, la fermeture de petites unités industrielles ou commerciales, de production ou d'artisanat ne sont pas souhaitables. C'est se tromper d'adversaires.

  Il faut au contraire s'appuyer sur le savoir-faire technique ou fiscal, commercial ou juridique, intellectuel ou informatique de ces catégories socio-professionnelles afin d'augmenter la puissance du mouvement par l'effet dynamique de son organisation. Des coordinations sont nécessaires afin d'éviter que des travailleurs modestes occasionnent la chute et la mort de travailleurs un tout petit peu moins modestes qu'eux. Dans la logique de la lutte des classe, l’ennemi n'est pas dans le camp des plus ou moins modestes que soi, mais dans celui d'en face où se trouvent les véritables puissants dont la peur et la haine sont palpables. Il y a peu, Emmanuel Macron travaillait dans une banque d'affaires qui est la leur.

   A défaut d'organisation, les gilets-jaunes auront été un feu de paille. L'histoire des révolutions l'enseigne -il n'est qu'à lire ou relire La Ferme des animaux d'Orwell: l'énergie rebelle des premiers temps insurrectionnels risque de se faire capter, détourner et renverser par les professionnels de la politique et du pouvoir.

   On peut ainsi se référer aux révolutions du Printemps arabe qui, faute d'organisation, de coordination, de programme commun, mais surtout d'unité et, pour tout dire, de fraternité, ont bien mis à bas des régimes tyranniques, mais pour laisser la place à des régimes autoritaires d'un autre style.

   Macron en appelle aux corps intermédiaires afin qu’ils invitent les gilets-jaunes au calme -les syndicats, les partis politiques et le patronat. Le masque tombe. Le chef de l'État qui est de moins en moins chef d'un État de plus en plus résiduel, prouve ainsi deux choses: le pouvoir lui échappe et le Président se retourne vers ses alliés naturels que sont les officiels de la représentation du système -les ficelles de la très vieille politique politicienne... Le pouvoir qu'il a perdu se trouve désormais dans la rue. Ce président de la République ne peut plus sortir, il est hué dans la rue, son convoi officiel est bloqué au Puy-en-Velay où il est pourtant venu incognito. Sa légitimité est contestée. Peut-être sont-ils désormais plus nombreux les citoyens qui auraient enfin compris l'utilité d'instrumentaliser la famille Le Pen pendant des années afin de la faire parvenir au second tour tout en la criminalisant, de sorte que l'élection du second tour soit jouée le soir du premier et que, comme par hasard, l'électeur berné ait le choix entre le diable prétendument fasciste et le bon dieu libéral réellement maastrichtien! Ces derniers temps ce genre de bon dieu est subclaquant.

   Le roi est nu. La chose est désormais vue et sue. Elle l'est même, sue et vue, de façon planétaire grâce aux   télévisions du monde entier. Jupiter a vécu. Qu'on se souvienne de ce que j'ai jadis nommé dans un livre "le principe de Gulliver": Gulliver peut être terrassée et anéanti par les Lilliputiens. Autrement dit: les nains peuvent avoir raison d'un géant. Disons-le d'une autre façon encore: les gilets-jaunes ont potentiellement les moyens d'abolir "Macron" qui n'est que le faux-nez du système: il suffit pour ce faire d'un programme commun, d'une fraternité d'action, d'une méthode avec une stratégie (que veut-on?) et une tactique (comment s'y prend-t-on pour y parvenir?), enfin d'une volonté.

  Le programme commun s'élabore avec les comités fédérés;  la fraternité d'action surgit à l'occasion de la mise en place de ces comités; la méthode est celle de la coopération libertaire qui suppose le mandat impératif afin de désigner des représentants, puis une fédération de ces  représentants avec une fédération de fédérations afin de disposer d'un comité directeur révocable lui-aussi; la stratégie vise l'alternative à la démocratie représentative par l'instauration d'une démocratie directe; la tactique pour y parvenir consiste à ne rien lâcher dans l'action revendicative, puis à multiplier les actions de façon ciblée, tout en se désolidarisant des violences et en les empêchant. La volonté est là: elle est jaune vif.

  Macron qui, non sans arrogance juvénile, voulait tous les dégager et a cru y parvenir semble lui aussi prendre la vague qu’il a initiée. C'est la jurisprudence du boomerang... Ironie du sort, il voulait faire de la politique autrement: ce pourrait bien être le programme de ceux qui ne veulent plus de lui et de ses semblables. Ce si jeune Jupiter nous apparaît dès lors vraiment pour ce qu'il est : vieux, terriblement vieux... 

Michel Onfray

04/12/2018

ça ira ?