02/02/2026
Femen canal historique (Oksana)
1/Extrait de l'article du Zéphyr du 7 février 2019 par Jacques Tibéri
Plongée en abyme dans l’histoire d’Oksana Chatchko, artiste ukrainienne, dissidente politique et cofondatrice des Femen, qui a mis fin à ses jours fin juillet 2018, à Montrouge, près de Paris.
La militante, né le 31 janvier 1987, laisse un testament politique, dénonçant l’hypocrisie de la société et des hommes. La veille de sa mort, elle poste sur Instagram un ultime message : You are fake.
Les nécrologies de quelques lignes publiées le lendemain de sa disparition m’étonnent : lapidaires, bâclées, froides. Cette icône médiatique de la fin des années 2000, que sa meilleure ennemie, Inna Shevchenko, avait décrit, dans un hommage posthume, « comme une des femmes les plus remarquables de notre époque », méritait mieux.
J’ai donc cherché à comprendre son art et son geste. Je me suis hasardé dans sa tête d’artiste-activiste. Qui était cette petite brune discrète au visage de tragédienne, souvent à part dans un univers de grandes blondes, et qui cachait, sous son allure de frêle adolescente, une haine viscérale ? Qui étais-tu, Oksana ?
Khmelnytsky, son église de la Nativité, son monument aux victimes du pogrom de 1919, ses usines textile, sa centrale nucléaire. Oksana dû grandir dans une des tours de béton, de verre et de vert-de-gris qui barrent le ciel de ce trou soviétique, banal à crever. Ici, il n’y a pas de culture. Sauf dans l’église orthodoxe. Oksana marche à peine qu’elle s’y rend déjà, la main dans celle de sa mère. Avec ses icônes dorées, c’est l’unique lieu du beau.
Ses parents triment à l’usine, prient à l’église, marchent droit. Elle aime peindre. Sa mère y voit un don. Nous sommes en 1994. Oksana a 8 ans et, avec la fin du monde soviétique, tout s’écroule autour de sa petite famille. Les usines ferment. Pas de travail, ni d’argent. Tout manque. Et ce père qui boit les maigres revenus du ménage. Peut-être devient-il violent.
C’est alors que sa mère voit dans le don d’Oksana une chance de la sauver. Elle l’a présente aux Popes, avec l’espoir fou de la faire entrer à l’école d’art Nikosh, réputée pour son enseignement de la peinture d’icône, mais strictement réservée aux adultes. Ils feront une exception pour ce petit génie au pinceau si mature. Un des enseignants décide même de s’accaparer l’enfant, lui interdisant de visiter d’autres cours de dessin que celui d’iconographie. « Ils ont dit que cela détruirait mon talent » raconterait-elle à Armelle Leturcq du magazine Crash, en novembre 2017. À 10 ans, la gamine, qui peint déjà dans les églises, n’y voit rien à redire.
Désormais, la vie d’Oksana ne tourne plus qu’autour de la religion. À 12 ans, l’ado ne s’imagine pas d’autre avenir que celui de nonne. Au seuil de l’an 2000, elle apprend l’heureuse nouvelle à ses parents : elle va épouser Jésus et rejoindre le couvent. Sa mère est anéantie. On organise une grande réunion de famille pour la raisonner. Elle abandonne son projet, à regret. « J’étais une enfant très raisonnable. Tout le monde disait que j’étais née adulte. » Ce drame familial restera un paradoxe pour elle. « Mes parents sont croyants, ils vont à l’église, mais ils refusent que je devienne nonne. Je n’ai pas compris. »
Est-ce là l’hypocrisie originelle qu’elle combattra toute sa vie ? Je me demande si elle ne doit pas plutôt sa haine au choc de découvrir, quelques mois plus tard, que l’église, sa seconde maison, sa seconde famille, n’était qu’un « fucking big business », entre les mains de prêtres-phallocrates ?
Nouvelles perspectives
Deux ans ont passé. Elle ne peint plus que pour de l’argent. À 14 ans, Oksana déteste autant les prêtres que ces ploutocrates nouveaux riches qui pillent l’Ukraine. Paumée dans un Khmelnytsky à l’abandon, elle cherche un sens à sa vie. Lasse, elle commet sa première tentative de suicide.
Sauvée par sa mère, elle quitte alors l’église pour s’inscrire aux conférences de philo de l’Université d’État Skovoroda : une institution libre et gratuite, dernier vestige de l’Union soviétique.
Là, elle découvre le « Centre nouvelles perspectives » (CNP). Entre think tank et syndicat, ce club étudiant brasse les idées. Elle y fera les rencontres les plus importantes de sa vie. Celle d’Anna Hutsol, de trois ans sa cadette, et d’Alexandra Shevtchenko – dite Sacha. Au début, sa foi résiste : « Je leur disais que Dieu existe, et j’ai tenté de le leur prouver. » Mais, très vite, elle se dira athée.
Sa nouvelle bible s’intitule La Femme et le socialisme de l’Allemand Auguste Bebel (1891). On y lit : « La femme est adjurée de ne pas rester en arrière dans cette lutte (…). C’est à elle qu’il appartient de montrer qu’elle est résolue à y prendre part. »
Le CNP ne suffit plus. Les trois s’enrôlent aussi dans les Komsomol, les jeunesses d’un parti communiste moribond. Là, on leur assigne la mission héroïque de récurer les fientes de pigeons qui souillent les statues de Lénine. Nostalgiques d’une enfance soviétique qu’elles n’ont jamais connue, du goût des mandarines et du chocolat Tikli, elles cultivent leur haine des happy fews et du bling-bling.
C’est alors qu’éclate la Révolution orange, portée par Viktor Iouchtchenko et Yulia Timochenko. Soutenue par l’Ouest, elle offre la victoire au duo progressiste. Dans ce climat de révolte, le gang intello, désormais hébergé dans les locaux du PC, s’étoffe. Elles sont notamment rejointe par Viktor Sviatski, fondu de marketing politique, qui se pose en idéologue.
Il mène la campagne municipale de 2006 à l’ancienne… et récolte 3 % des voix. De cet échec, Sviatski tire une leçon : le PC est mort, il faut changer de crémerie. On se rapproche alors du parti social-patriotique Grande Ukraine, fondé par le banquier Igor Berkut. Là, Sviatski professe le rapprochement entre machisme et capitalisme, entre diktat libéral et patriarcat.
Nouvelle éthique
2006. Oksana a 19 ans. Elle co-anime le groupuscule marxiste-féministe « Nouvelle éthique ». Son manifeste affirme que « le corps doit être le symbole du combat pour la liberté de la femme ». Les trois filles multiplient les flashmobs costumés.
Un soir, la petite bande, réunie chez Anna, renomme « Nouvelle éthique » en « Femen » (cuisse en latin) : un nom européen qui sonne bien et évoque l’égalité parfaite entre femmes et hommes. Sviatski lui trouve des financeurs : Andrei Kolomiets, cadre de la formation Grande Ukraine, la femme d’affaires allemande Béate Schober, le magnat américain de la presse Jed Sunden et DJ Hell.
J’imagine que ses cibles étaient : 1/ le capitaliste occidental libidineux venu s’acheter une Natacha contre la promesse d’une vie facile. 2/ la horde des machos turcs, touristes sexuels bien connus, qu’elles qualifient de sadiques méritant la peine de mort. Son slogan sera « l’Ukraine n’est pas un bordel », les relents xénophobes ne la gênent guère.
Destination Kiev
Le 24 août 2009, jour anniversaire de l’indépendance ukrainienne, Oksana proteste en bikini dans une fontaine de la place principale de Kiev, Maïdan, oublie sa gêne et offre pour la première fois sa poitrine au public, au cri de « Cessez de vendre l’Ukraine ! » Premier succès. Son corps devient son arme.
Dès lors, Oksana parfait son iconographie artiviste-extrémiste et le logo Femen. Elle forge l’image de marque du groupe : une jeune femme, topless, couronne de fleurs dans les cheveux, poing levé, regard noir. Un personnage symbolique, ludique et érotique, qui évoque à la fois l’imagerie catho (bras en croix, couronne christique sur le front) et révolutionnaire (La liberté guidant le peuple, de Delacroix).
Pendant ce temps, les Femen recrutent plus de 300 membres, dont Inna Shevchenko. Sous la férule de Viktor Sviatski, de plus en plus pervers-narcissique, Oksana peint des seins à la chaîne, milite par tous temps, jusqu’à -10°. Il les insulte, les gourouise, les manipule, espérant, selon ses dires, que « grâce à son comportement patriarcal, elles refuseront le système qu’il représente ». Comme le montre la documentariste Kitty Green, les filles acceptent ce comportement, considérant qu’elles « n’auraient jamais pu créer une idéologie aussi forte si elles n’avaient pas vu de près cet exemple fou de patriarcat ». L’ambiance est schizophrène.
La lutte se durcit, alors que la campagne présidentielle de 2010 bat son plein. Le poutinien Ianoukovitch revient, judicieusement conseillé par Paul Manafort, le futur directeur de campagne de Donald Trump. Face à lui, Iouchtchenko et Tymochenko, alliés d’hier, s’opposent. Dans cette bataille, les Femen renvoient les deux camps dos à dos : « La corruption est à tous les étages. »
Victorieux, Ianoukovitch instaure un état policier. Le SBU, sa police politique, traque les militantes des Femen. Arrestations arbitraires, interrogatoires musclés, clandestinité. La farce artistique tourne à la guérilla. Mais Oksana est « psychologiquement prête à être défigurée ou tuée », affirmera-t-elle à la journaliste de Crash Magazine.arrestation policière
Décembre 2011, Minsk, en Biélorussie
L’autoritaire Alexandre Loukachenko fête le premier anniversaire de sa réélection truquée. Devant le siège du FSB, Oksana, Inna et Sasha font leur show puis s’en vont. Je crois qu’elles ne sentaient pas cette opération, trop risquée. Encore une idée de Viktor, selon moi. Le soir, sur le quai de la gare, un groupe d’agents les empoigne : jetées dans un fourgon, tabassées, tondues, badigeonnées d’iode, menacées de mort, elles sont finalement abandonnées au fond de la forêt de Homiel, en Biélorussie, sous la neige, à une heure de toute civilisation. Cette nuit-là, Oksana voit la mort. Cet épisode marquera la fin du règne de Victor Sviatski.
Paris 2012
Quelques mois plus tard, début 2012, le bataillon de femmes repart à l’assaut, coupant à la scie électrique une croix de bois en plein centre de Kiev, pour dénoncer l’arrestation des Pussy Riots. En représailles, la police politique perquisitionnent l’atelier d’Oksana et déclarent y avoir “trouvé” des fusils, des grenades et un portrait de Poutine en forme de cible. Harcelée, menacée, Inna fuit l’Ukraine, Oksana aussi. .../
2/Article de Marie Vaton daté du 21 septembre 2017
"Femen, histoire d'une trahison"
le récit d'un gâchis monumental
Dans une enquête implacable, le journaliste Olivier Goujon raconte comment les fondatrices du mouvement en ont été brutalement dépossédées.
L'histoire est faite d'imposteurs. On se souvient d'Inna Shevchenko, l'égérie des Femen. Son air de garçon manqué renfrogné et décidé, sa blondeur platine sous les couronnes de fleurs. Son torse nu, sa poitrine peinte, son poing levé vers le ciel font désormais partie pour toujours de l'inconscient collectif. Dans l'objectif des photographes, dans les yeux du grand public, sa silhouette guerrière a imprimé et imprimera pour longtemps encore la marque Femen aux yeux du monde. Mais dix ans après sa création, le mouvement est aujourd'hui mourant.
A part une poignée de journalistes et de sympathisants, tout le monde a oublié qu'au départ, les Femen, ce n'était pas Inna ni sa fascinante armée d'amazones dépoitraillées. Cinq ans avant que le mouvement arrive en France et se dénature complètement, broyé par la main de fer d'Inna, il y eut les plaines d'Ukraine et les bars enfumés de Kiev où trois jeunes femmes "belles et rebelles" se rencontrent autour des textes d'August Bebel, chantre du féminisme révolutionnaire. Elles s'appellent Anna Hutsol, Sacha Shevchenko et Oksana Shachko et viennent d'avoir une intuition fulgurante pour déringardiser le féminisme militant.
Cette histoire originelle des Femen, c'est celle qu'a voulu retracer le reporter et photographe Olivier Goujon, auteur, chez Max Milo, de "Femen, histoire d'une trahison". Lui qui, dès le début, eut l'intuition d'assister à la genèse d'un mouvement historique, a suivi les pas des Femen de Kiev jusqu'à l'arrivée d'Inna à Paris en 2012. Dans une implacable refonte de la "légende" des Femen, il s'applique à réhabiliter le rôle d'Oksana et Sacha, les deux cofondatrices historiques injustement et violemment écartées de l'histoire officielle par Inna et ses consœurs.
Du panache et des coups bas
L'enquête minutieusement documentée qu'il a menée se lit comme un scénario de film, avec des intrigants, des profiteurs, d'habiles politiciens et des fonctionnaires corrompus, des espions russes à Montmartre et des fachos en faction, de vraies et fausses cavales, des gardes à vue et des bleus sur les corps et dans les âmes. Il y a du panache et des coups bas, des gagnants manipulateurs et des perdants magnifiques, tout cela au fil d'effarants imbroglios et de pathétiques tentatives de récupération, sur fond d'un mouvement miné de l'intérieur et soumis aux humeurs d'Inna et de sa cour de soldates embrigadées.
Car son "Histoire d'une trahison" est d'abord l'histoire d'un gâchis monumental, fait de harcèlement moral sur personnes vulnérables, d'ego trip malsain et de mise en danger d'autrui. C'est une histoire triste, que n'ont pas voulu voir les journalistes à l'époque, parce que la réalité ne collait pas à l'image du féminisme punk et conquérant qu'ils voulaient raconter. Et parce qu'il ne faut pas écorner une légende en marche.
Si Olivier Goujon s'y est risqué, c'est pour redonner une voix à celles qui ont souffert et qui ont vu leur mouvement leur échapper.
Il explique :
"A un moment donné, il faut dire aux gens ce qui s'est réellement passé. Certaines ont eu un engagement sincère, profond et désintéressé quand d'autres n'ont cessé d'être dans le calcul ou la récupération." "
Le loup dans la bergerie
L'histoire, donc, colle d'abord aux basques d'Anna, Sacha et Oksana. Elles sont trois clichés vivants de l'Ukraine en crise identitaire au milieu des années 2000 : pères alcooliques ou démissionnaires, mères courageuses mais dépassées. Elles ont 17 ans, sont probablement surdouées et ne savent que faire de leur énergie et de leur révolte. Dans les premiers mots d'Anna qu'Olivier Goujon a notés dans son carnet, il y a une urgence de dire et une lucidité désespérée qu'elle énonce d'un ton docte :
" "D'un côté, tu as des Ukrainiennes qui sont jeunes, jolies, pauvres, soumises et ignorantes… Et de l'autre, des hommes plus âgés, déterminés, immoraux et riches. A ton avis, qui va baiser qui ?""
Les révolutions naissent dans des cafés. Femen naît de la rencontre intellectuelle entre les trois jeunes filles. C'est bien plus tard qu'arrivera Inna, recrutée de manière très insistante par la blonde Sacha. Elle aussi est blonde, mais c'est leur seul point commun. Oksana est une artiste, Sacha une créative et Anna une intellectuelle. Inna, elle, est une commandeuse. Froide, calculatrice, stratège et organisée.
Une "belle" recrue, courageuse de surcroît, pensent-elles toutes. Etudiante en journalisme, elle parle bien anglais et sait soigner ses relations presse. En réalité, c'est le loup qu'elles ont fait entrer dans la bergerie. Un loup qui finira par trahir toutes ses alliées et dénaturer complètement le mouvement.
Règne sans partage
D'abord, Inna ne comprend rien à la notion de "sextremisme", conceptualisée par Oksana et Sacha. "Pour elles, le fait de montrer leurs seins est une performance artistique et politique dans la lignée de l'art féministe des années 1970", explique Olivier Goujon.
"L'objet n'est pas tant l'exhibition de leur corps mais la réaction du regard sexualisé du spectateur surpris." "
Inna, elle, en fera un banal outil de captation médiatique quand elle arrivera, seule, en France, après avoir "fui" l'Ukraine dans un récit aussi rocambolesque qu'improbable, selon l'auteur. Quand elle arrive en France à la fin de l'été 2012, les Femen font sensation auprès des médias. Inna est la figure centrale que tout le monde s'arrache, elle inspire un timbre à son effigie, devient l'héroïne d'un "roman-enquête" écrit par une Caroline Fourest énamourée avant de se laisser dépasser par sa mégalomanie.
Caroline, Inna et les Femen : une éducation sentimentale
Deux ans plus tard, des dizaines de militantes ont fini par quitter le mouvement, lassées et écœurées par la tournure "sectaire".
Olivier Goujon regrette :
"Inna a trahi et galvaudé le message originel de Femen et s'est perdue sans doute en route."
Aujourd'hui, la mainmise d'Inna sur Femen est totale. Sacha et Oksana en ont été chassées avec une violence inouïe. Elles poursuivent leur route d'artistes, sans rancune mais avec quelques regrets. Inna, elle, règne sans partage sur Femen International et participe à des conférences et des débats, à Oxford, Cambridge ou Sciences-Po (Strasbourg). A 27 ans à peine, elle est devenue une figure "institutionnelle" comme on dit, une vraie "dadame", avec ses escarpins et son sac Longchamp. Elle ira loin…
Marie Vaton
Plongée en abyme dans l’histoire d’Oksana Chatchko, artiste ukrainienne, dissidente politique et cofondatrice des Femen, qui a mis fin à ses jours fin juillet 2018, à Montrouge, près de Paris.
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La militante, né le 31 janvier 1987, laisse un testament politique, dénonçant l’hypocrisie de la société et des hommes. La veille de sa mort, elle poste sur Instagram un ultime message : You are fake.
Les nécrologies de quelques lignes publiées le lendemain de sa disparition m’étonnent : lapidaires, bâclées, froides. Cette icône médiatique de la fin des années 2000, que sa meilleure ennemie, Inna Shevchenko, avait décrit, dans un hommage posthume, « comme une des femmes les plus remarquables de notre époque », méritait mieux.
J’ai donc cherché à comprendre son art et son geste. Je me suis hasardé dans sa tête d’artiste-activiste. Qui était cette petite brune discrète au visage de tragédienne, souvent à part dans un univers de grandes blondes, et qui cachait, sous son allure de frêle adolescente, une haine viscérale ? Qui étais-tu, Oksana ?
Khmelnytsky, son église de la Nativité, son monument aux victimes du pogrom de 1919, ses usines textile, sa centrale nucléaire. Oksana dû grandir dans une des tours de béton, de verre et de vert-de-gris qui barrent le ciel de ce trou soviétique, banal à crever. Ici, il n’y a pas de culture. Sauf dans l’église orthodoxe. Oksana marche à peine qu’elle s’y rend déjà, la main dans celle de sa mère. Avec ses icônes dorées, c’est l’unique lieu du beau.
Ses parents triment à l’usine, prient à l’église, marchent droit. Elle aime peindre. Sa mère y voit un don. Nous sommes en 1994. Oksana a 8 ans et, avec la fin du monde soviétique, tout s’écroule autour de sa petite famille. Les usines ferment. Pas de travail, ni d’argent. Tout manque. Et ce père qui boit les maigres revenus du ménage. Peut-être devient-il violent.
C’est alors que sa mère voit dans le don d’Oksana une chance de la sauver. Elle l’a présente aux Popes, avec l’espoir fou de la faire entrer à l’école d’art Nikosh, réputée pour son enseignement de la peinture d’icône, mais strictement réservée aux adultes. Ils feront une exception pour ce petit génie au pinceau si mature. Un des enseignants décide même de s’accaparer l’enfant, lui interdisant de visiter d’autres cours de dessin que celui d’iconographie. « Ils ont dit que cela détruirait mon talent » raconterait-elle à Armelle Leturcq du magazine Crash, en novembre 2017. À 10 ans, la gamine, qui peint déjà dans les églises, n’y voit rien à redire.
Désormais, la vie d’Oksana ne tourne plus qu’autour de la religion. À 12 ans, l’ado ne s’imagine pas d’autre avenir que celui de nonne. Au seuil de l’an 2000, elle apprend l’heureuse nouvelle à ses parents : elle va épouser Jésus et rejoindre le couvent. Sa mère est anéantie. On organise une grande réunion de famille pour la raisonner. Elle abandonne son projet, à regret. « J’étais une enfant très raisonnable. Tout le monde disait que j’étais née adulte. » Ce drame familial restera un paradoxe pour elle. « Mes parents sont croyants, ils vont à l’église, mais ils refusent que je devienne nonne. Je n’ai pas compris. »
Est-ce là l’hypocrisie originelle qu’elle combattra toute sa vie ? Je me demande si elle ne doit pas plutôt sa haine au choc de découvrir, quelques mois plus tard, que l’église, sa seconde maison, sa seconde famille, n’était qu’un « fucking big business », entre les mains de prêtres-phallocrates ?
Nouvelles perspectives
Deux ans ont passé. Elle ne peint plus que pour de l’argent. À 14 ans, Oksana déteste autant les prêtres que ces ploutocrates nouveaux riches qui pillent l’Ukraine. Paumée dans un Khmelnytsky à l’abandon, elle cherche un sens à sa vie. Lasse, elle commet sa première tentative de suicide.
Sauvée par sa mère, elle quitte alors l’église pour s’inscrire aux conférences de philo de l’Université d’État Skovoroda : une institution libre et gratuite, dernier vestige de l’Union soviétique.
Là, elle découvre le « Centre nouvelles perspectives » (CNP). Entre think tank et syndicat, ce club étudiant brasse les idées. Elle y fera les rencontres les plus importantes de sa vie. Celle d’Anna Hutsol, de trois ans sa cadette, et d’Alexandra Shevtchenko – dite Sacha. Au début, sa foi résiste : « Je leur disais que Dieu existe, et j’ai tenté de le leur prouver. » Mais, très vite, elle se dira athée.
Sa nouvelle bible s’intitule La Femme et le socialisme de l’Allemand Auguste Bebel (1891). On y lit : « La femme est adjurée de ne pas rester en arrière dans cette lutte (…). C’est à elle qu’il appartient de montrer qu’elle est résolue à y prendre part. »
Le CNP ne suffit plus. Les trois s’enrôlent aussi dans les Komsomol, les jeunesses d’un parti communiste moribond. Là, on leur assigne la mission héroïque de récurer les fientes de pigeons qui souillent les statues de Lénine. Nostalgiques d’une enfance soviétique qu’elles n’ont jamais connue, du goût des mandarines et du chocolat Tikli, elles cultivent leur haine des happy fews et du bling-bling.
C’est alors qu’éclate la Révolution orange, portée par Viktor Iouchtchenko et Yulia Timochenko. Soutenue par l’Ouest, elle offre la victoire au duo progressiste. Dans ce climat de révolte, le gang intello, désormais hébergé dans les locaux du PC, s’étoffe. Elles sont notamment rejointe par Viktor Sviatski, fondu de marketing politique, qui se pose en idéologue.
Il mène la campagne municipale de 2006 à l’ancienne… et récolte 3 % des voix. De cet échec, Sviatski tire une leçon : le PC est mort, il faut changer de crémerie. On se rapproche alors du parti social-patriotique Grande Ukraine, fondé par le banquier Igor Berkut. Là, Sviatski professe le rapprochement entre machisme et capitalisme, entre diktat libéral et patriarcat.
Nouvelle éthique
2006. Oksana a 19 ans. Elle co-anime le groupuscule marxiste-féministe « Nouvelle éthique ». Son manifeste affirme que « le corps doit être le symbole du combat pour la liberté de la femme ». Les trois filles multiplient les flashmobs costumés.
Un soir, la petite bande, réunie chez Anna, renomme « Nouvelle éthique » en « Femen » (cuisse en latin) : un nom européen qui sonne bien et évoque l’égalité parfaite entre femmes et hommes. Sviatski lui trouve des financeurs : Andrei Kolomiets, cadre de la formation Grande Ukraine, la femme d’affaires allemande Béate Schober, le magnat américain de la presse Jed Sunden et DJ Hell.
J’imagine que ses cibles étaient : 1/ le capitaliste occidental libidineux venu s’acheter une Natacha contre la promesse d’une vie facile. 2/ la horde des machos turcs, touristes sexuels bien connus, qu’elles qualifient de sadiques méritant la peine de mort. Son slogan sera « l’Ukraine n’est pas un bordel », les relents xénophobes ne la gênent guère.

Destination Kiev
Le 24 août 2009, jour anniversaire de l’indépendance ukrainienne, Oksana proteste en bikini dans une fontaine de la place principale de Kiev, Maïdan, oublie sa gêne et offre pour la première fois sa poitrine au public, au cri de « Cessez de vendre l’Ukraine ! » Premier succès. Son corps devient son arme.
Dès lors, Oksana parfait son iconographie artiviste-extrémiste et le logo Femen. Elle forge l’image de marque du groupe : une jeune femme, topless, couronne de fleurs dans les cheveux, poing levé, regard noir. Un personnage symbolique, ludique et érotique, qui évoque à la fois l’imagerie catho (bras en croix, couronne christique sur le front) et révolutionnaire (La liberté guidant le peuple, de Delacroix).
Pendant ce temps, les Femen recrutent plus de 300 membres, dont Inna Shevchenko. Sous la férule de Viktor Sviatski, de plus en plus pervers-narcissique, Oksana peint des seins à la chaîne, milite par tous temps, jusqu’à -10°. Il les insulte, les gourouise, les manipule, espérant, selon ses dires, que « grâce à son comportement patriarcal, elles refuseront le système qu’il représente ». Comme le montre la documentariste Kitty Green, les filles acceptent ce comportement, considérant qu’elles « n’auraient jamais pu créer une idéologie aussi forte si elles n’avaient pas vu de près cet exemple fou de patriarcat ». L’ambiance est schizophrène.
La lutte se durcit, alors que la campagne présidentielle de 2010 bat son plein. Le poutinien Ianoukovitch revient, judicieusement conseillé par Paul Manafort, le futur directeur de campagne de Donald Trump. Face à lui, Iouchtchenko et Tymochenko, alliés d’hier, s’opposent. Dans cette bataille, les Femen renvoient les deux camps dos à dos : « La corruption est à tous les étages. »
Victorieux, Ianoukovitch instaure un état policier. Le SBU, sa police politique, traque les militantes des Femen. Arrestations arbitraires, interrogatoires musclés, clandestinité. La farce artistique tourne à la guérilla. Mais Oksana est « psychologiquement prête à être défigurée ou tuée », affirmera-t-elle à la journaliste de Crash Magazine.arrestation policière
Décembre 2011, Minsk, en Biélorussie
L’autoritaire Alexandre Loukachenko fête le premier anniversaire de sa réélection truquée. Devant le siège du FSB, Oksana, Inna et Sasha font leur show puis s’en vont. Je crois qu’elles ne sentaient pas cette opération, trop risquée. Encore une idée de Viktor, selon moi. Le soir, sur le quai de la gare, un groupe d’agents les empoigne : jetées dans un fourgon, tabassées, tondues, badigeonnées d’iode, menacées de mort, elles sont finalement abandonnées au fond de la forêt de Homiel, en Biélorussie, sous la neige, à une heure de toute civilisation. Cette nuit-là, Oksana voit la mort. Cet épisode marquera la fin du règne de Victor Sviatski.
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Paris 2012
Quelques mois plus tard, début 2012, le bataillon de femmes repart à l’assaut, coupant à la scie électrique une croix de bois en plein centre de Kiev, pour dénoncer l’arrestation des Pussy Riots. En représailles, la police politique perquisitionnent l’atelier d’Oksana et déclarent y avoir “trouvé” des fusils, des grenades et un portrait de Poutine en forme de cible. Harcelée, menacée, Inna fuit l’Ukraine, Oksana aussi. .../
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2/Article de Marie Vaton daté du 21 septembre 2017
"Femen, histoire d'une trahison"
le récit d'un gâchis monumental
Dans une enquête implacable, le journaliste Olivier Goujon raconte comment les fondatrices du mouvement en ont été brutalement dépossédées.
L'histoire est faite d'imposteurs. On se souvient d'Inna Shevchenko, l'égérie des Femen. Son air de garçon manqué renfrogné et décidé, sa blondeur platine sous les couronnes de fleurs. Son torse nu, sa poitrine peinte, son poing levé vers le ciel font désormais partie pour toujours de l'inconscient collectif. Dans l'objectif des photographes, dans les yeux du grand public, sa silhouette guerrière a imprimé et imprimera pour longtemps encore la marque Femen aux yeux du monde. Mais dix ans après sa création, le mouvement est aujourd'hui mourant.
A part une poignée de journalistes et de sympathisants, tout le monde a oublié qu'au départ, les Femen, ce n'était pas Inna ni sa fascinante armée d'amazones dépoitraillées. Cinq ans avant que le mouvement arrive en France et se dénature complètement, broyé par la main de fer d'Inna, il y eut les plaines d'Ukraine et les bars enfumés de Kiev où trois jeunes femmes "belles et rebelles" se rencontrent autour des textes d'August Bebel, chantre du féminisme révolutionnaire. Elles s'appellent Anna Hutsol, Sacha Shevchenko et Oksana Shachko et viennent d'avoir une intuition fulgurante pour déringardiser le féminisme militant.
Cette histoire originelle des Femen, c'est celle qu'a voulu retracer le reporter et photographe Olivier Goujon, auteur, chez Max Milo, de "Femen, histoire d'une trahison". Lui qui, dès le début, eut l'intuition d'assister à la genèse d'un mouvement historique, a suivi les pas des Femen de Kiev jusqu'à l'arrivée d'Inna à Paris en 2012. Dans une implacable refonte de la "légende" des Femen, il s'applique à réhabiliter le rôle d'Oksana et Sacha, les deux cofondatrices historiques injustement et violemment écartées de l'histoire officielle par Inna et ses consœurs.
Du panache et des coups bas
L'enquête minutieusement documentée qu'il a menée se lit comme un scénario de film, avec des intrigants, des profiteurs, d'habiles politiciens et des fonctionnaires corrompus, des espions russes à Montmartre et des fachos en faction, de vraies et fausses cavales, des gardes à vue et des bleus sur les corps et dans les âmes. Il y a du panache et des coups bas, des gagnants manipulateurs et des perdants magnifiques, tout cela au fil d'effarants imbroglios et de pathétiques tentatives de récupération, sur fond d'un mouvement miné de l'intérieur et soumis aux humeurs d'Inna et de sa cour de soldates embrigadées.
Car son "Histoire d'une trahison" est d'abord l'histoire d'un gâchis monumental, fait de harcèlement moral sur personnes vulnérables, d'ego trip malsain et de mise en danger d'autrui. C'est une histoire triste, que n'ont pas voulu voir les journalistes à l'époque, parce que la réalité ne collait pas à l'image du féminisme punk et conquérant qu'ils voulaient raconter. Et parce qu'il ne faut pas écorner une légende en marche.
Si Olivier Goujon s'y est risqué, c'est pour redonner une voix à celles qui ont souffert et qui ont vu leur mouvement leur échapper.
Il explique :
"A un moment donné, il faut dire aux gens ce qui s'est réellement passé. Certaines ont eu un engagement sincère, profond et désintéressé quand d'autres n'ont cessé d'être dans le calcul ou la récupération." "
Le loup dans la bergerie
L'histoire, donc, colle d'abord aux basques d'Anna, Sacha et Oksana. Elles sont trois clichés vivants de l'Ukraine en crise identitaire au milieu des années 2000 : pères alcooliques ou démissionnaires, mères courageuses mais dépassées. Elles ont 17 ans, sont probablement surdouées et ne savent que faire de leur énergie et de leur révolte. Dans les premiers mots d'Anna qu'Olivier Goujon a notés dans son carnet, il y a une urgence de dire et une lucidité désespérée qu'elle énonce d'un ton docte :
" "D'un côté, tu as des Ukrainiennes qui sont jeunes, jolies, pauvres, soumises et ignorantes… Et de l'autre, des hommes plus âgés, déterminés, immoraux et riches. A ton avis, qui va baiser qui ?""
Les révolutions naissent dans des cafés. Femen naît de la rencontre intellectuelle entre les trois jeunes filles. C'est bien plus tard qu'arrivera Inna, recrutée de manière très insistante par la blonde Sacha. Elle aussi est blonde, mais c'est leur seul point commun. Oksana est une artiste, Sacha une créative et Anna une intellectuelle. Inna, elle, est une commandeuse. Froide, calculatrice, stratège et organisée.
Une "belle" recrue, courageuse de surcroît, pensent-elles toutes. Etudiante en journalisme, elle parle bien anglais et sait soigner ses relations presse. En réalité, c'est le loup qu'elles ont fait entrer dans la bergerie. Un loup qui finira par trahir toutes ses alliées et dénaturer complètement le mouvement.
Règne sans partage
D'abord, Inna ne comprend rien à la notion de "sextremisme", conceptualisée par Oksana et Sacha. "Pour elles, le fait de montrer leurs seins est une performance artistique et politique dans la lignée de l'art féministe des années 1970", explique Olivier Goujon.
"L'objet n'est pas tant l'exhibition de leur corps mais la réaction du regard sexualisé du spectateur surpris." "
Inna, elle, en fera un banal outil de captation médiatique quand elle arrivera, seule, en France, après avoir "fui" l'Ukraine dans un récit aussi rocambolesque qu'improbable, selon l'auteur. Quand elle arrive en France à la fin de l'été 2012, les Femen font sensation auprès des médias. Inna est la figure centrale que tout le monde s'arrache, elle inspire un timbre à son effigie, devient l'héroïne d'un "roman-enquête" écrit par une Caroline Fourest énamourée avant de se laisser dépasser par sa mégalomanie.
Caroline, Inna et les Femen : une éducation sentimentale
Deux ans plus tard, des dizaines de militantes ont fini par quitter le mouvement, lassées et écœurées par la tournure "sectaire".
Olivier Goujon regrette :
"Inna a trahi et galvaudé le message originel de Femen et s'est perdue sans doute en route."
Aujourd'hui, la mainmise d'Inna sur Femen est totale. Sacha et Oksana en ont été chassées avec une violence inouïe. Elles poursuivent leur route d'artistes, sans rancune mais avec quelques regrets. Inna, elle, règne sans partage sur Femen International et participe à des conférences et des débats, à Oxford, Cambridge ou Sciences-Po (Strasbourg). A 27 ans à peine, elle est devenue une figure "institutionnelle" comme on dit, une vraie "dadame", avec ses escarpins et son sac Longchamp. Elle ira loin…
Marie Vaton
22:05 Publié dans Notes diverses | Lien permanent | Commentaires (0) |
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